AGAPES FRANCOPHONES 2012
266 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 Bien que le seul décor soit construit par un tas de corps parmi lesquels certains bougent encore, Les Dents n’est pas l’histoire d’une mort collective, mais de deux morts individuelles, celles de deux voleurs de dents, deux marginalisés par leur métier même : arracheurs de dents des cadavres se trouvant sur les champs de bataille. Rappelons-nous, cette profession est assez ancienne ; les voleurs (non seulement les voleurs de dents) figurent parmi ceux qui accompagnaient les armées, tout comme les prostituées, les mendiants et les vagabonds, tous étant des marginaux de la société. Les portraits des deux personnages sont à peine construits. Les noms du Voleur 1 et du Voleur 2 relèvent de leur métier : en temps de guerre, ils pratiquent un métier marginal ; ils ne sont entourés que par des morts ou des mourants dont ils volent les dents. Ils sont des corps non- socialisés, autour desquels on se construit « toute une métaphysique du dynamisme et du découragement », selon Patrick Declerck (2003, 21), qui donne l’exemple des clochards de Paris, des « êtres en crise et en rupture de liens sociaux, économiques et culturels, qui côtoient les extrêmes de la désocialisation, sans cependant s’y abandonner encore tout à fait. » Le but de nos constructions mentales vis-à-vis des marginaux, à en croire Declerck (21), c’est de « banaliser l’horreur » et d’« annuler l’angoisse ». Ces personnages de Visniec réussissent-ils de nous placer sur cet axe de l’escamotage de la mort ? L’image du Voleur 2 est celle de quelqu’un de fatigué, au bout de son chemin, qui entreprend une dernière action avant la (grande) sortie. Il est, nous le supposons, vieux. Le mal provoqué par la série des corps morts et les conditions de travail ont aggravé la condition de cet ouvrier ; Voleur 2 a mal « entre les côtes », qui semblent se briser quand il se penche, mais il a aussi mal sous les paupières, « surtout quand je pense » (Visniec, Les Dents , 3) 4 . La nausée et la difficulté de penser sont l’expression d’une maladie professionnelle ; en tant que voleur de dents, on court des risques, on met en danger sa propre santé. « Si on traîne ici plus longtemps, on risque la peste. » ( Les Dents , 4) Il paraît que leur propre mort guète quelque part. S’exposer à un milieu dangereux rend son propre corps vulnérable devant la mort par la relation de proximité physique qu’on entretient avec l’une des expressions de celle-ci, le corps mort. Voleur 2 est conscient de la pesanteur de son corps. Lorsqu’il travaille, donc lorsqu’il fouille dans les bouches des soldats, il ne peut pas manger : « En fait, je n’aime pas manger quand je suis sur le champ. Le ventre plein me donne le vertige. » ( Les Dents , 4) Et le vertige c’est la réaction devant la mort, devant son trop visible. Quelque fatigué qu’il soit, son corps lui transmet des messages. Le battement de la paupière gauche à 4 La pièce Les Dents n’a pas été publiée.
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