AGAPES FRANCOPHONES 2012
AGAPES FRANCOPHONES 201 2 267 l’arrivée d’un soldat est pour le superstitieux Voleur 2 un mauvais signe, un pressentiment de sa propre mort. La présence du soldat vivant est traitée d’exotique, par le fait même que celui-ci vit encore. Auparavant, les deux voleurs n’ont jamais vu de soldats vivants, comme si, avant la lettre, tout soldat n’est un corps mort ou un mourant. Leur cadavre est donc la seule représentation avec laquelle opère l’imaginaire de ces deux personnages. Voleur 2 sait que le soldat vivant ne peut apporter que du malheur. La position d’égalité du soldat les rend vulnérables à leur tour devant la mort, et c’est ce combattant, apparemment, qui va les tuer. Le paroxysme de cette représentation permet au lecteur de réfléchir à la position du soldat en tant qu’objet (et non pas sujet), en tant que matière première à consommer pour assurer le fonctionnement de la machine de la guerre. Dans la pièce Petit boulot pour vieux clown , la dernière sortie des voleurs des dents correspond à un boulot, le dernier, dans un cirque. Le boulot est petit et le potentiel employé, le clown, est vieux . Cela n’empêche pas la compétition créée entre deux amis clowns, Filippo et Nicollo, qui se retrouvent dans la salle d’attente pour l’audition. Un troisième y intervient, Peppino, qu’ils connaissent déjà (depuis toujours, ils nous font croire), lui aussi à la recherche d’un emploi et venu pour la même audition. La dégradation des corps des deux voleurs ainsi que la dégradation des corps des clowns ne peuvent entraîner que la mort, comme conséquence naturelle, la seule, d’ailleurs. Dans les deux histoires, intervient le facteur de la violence du corps, le meurtre. La mort n’est plus naturelle, mais accidentelle. Les deux voleurs sont tués par un soldat vivant dont ils n’ont pas réussi à voler les dents ; Nicollo et Filippo tuent un troisième contre-candidat. Les vieux clowns deviennent dérisoires par leur âge, par leur maladresse. En attendant d’être reçus pour l’audition offrant le boulot miracle, le dernier avant la retraite définitive, ils remémorent le passé qu’ils ont partagé. Des souvenirs s’enchaînent. En même temps, ils doivent décider qui est le meilleur. Le mobile de la lutte est assez simple : ils ont encore « quelque chose à dire ». Au chômage professionnel s’oppose un boulot. Au néant, l’espoir. L’établissement de la hiérarchie s’avère être un épisode assez complexe, drôle et pathétique en même temps. Correspondre à la demande de l’employeur est assez difficile car « ils ont besoin de quelqu’un de vivant, quelqu’un qui ait de la prestance. » (Visniec 1998, 14) Or, chacun essaie de démontrer que l’autre n’est pas qualifié pour un tel boulot, en donnant des arguments d’ordre physique et en invoquant la dégradation biologique. Filippo dit à Nicollo : « Soyons sérieux, regarde-toi un peu. Tu n’es plus que l’ombre de toi-même. Tu es transparent, on ne te voit plus sur la piste. » (Visniec 1998, 14)
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