AGAPES FRANCOPHONES 2012
268 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 Il y a une double approche de la personne âgée dans cette pièce. D’un côté, être vieux c’est être presque mort : « Mon Dieu, quel coup de vieux vous avez pris. » (Visniec 1998, 21), exclame Peppino en regardant ses amis qu’il n’a pas vus depuis longtemps, tout en essayant de les persuader qu’ils ne correspondent pas à la description de l’employeur recherché. De l’autre côté, l’âge vieux est vu comme le synonyme de l’expérience et comme le mot de passe pour l’obtention du boulot, le billet de loterie gagnant : « Je suis le meilleur vieux clown. Je suis le seul vieux clown. » (Visniec 1998, 25), déclame le même Pepinno, ce Pozzo visniecien performant en clown. Pour Nicollo, la demande d’un vieux clown suppose la renaissance du cirque, tombé lui aussi en désuétude, par l’exploitation de l’expérience des anciens professionnels : « Le cirque d’aujourd’hui, c’est de la merde. C’est de l’amateurisme minable. C’est zéro. » (Visniec 1998, 17) On offre un boulot pour un vieux clown « parce qu’ils ont oublié le métier. C’est pour ça. On a perdu les ficelles du métier. On a oublié l’Art ! Il est parti en eau de boudin. C’est grâce à nous qu’ils pensent pouvoir le retrouver ! » (Visniec 1998, 17). L’avenir n’est pas dans les œufs, comme chez Ionesco, mais dans les vieux clowns. Fidèles, paraît-il, au principe homo homini lupus est , les clowns se transforment dans de véritables combattants, même s’ils ont partagé le même passé et qu’ils connaissent tout l’un sur l’autre, les moments de gloire ainsi que les chutes. Le champ de bataille est cette fois-ci le langage. Il y a tout un vocabulaire relatif au corps dégradé de l’autre dont nous pouvons faire le répertoire en analysant les mots que les trois clowns s’adressent généreusement, tout en accentuant la dégradation physique et morale : « cochon », « tu deviens gaga », « petit truand », « mon salaud », « petit chiqueur », « espèce d’amateur », « espèce de ramollo », « paquet de graisse », « espèce de crapaud », « espèce de frustré », « espèce de vipère », « deux petits chipoteurs mesquins », « bande de chieurs ». Dans le même sens, les sécrétions nasales et lacrymales, l’aspect physique et les mouvements corporels mélodramatiques accentuent l’état de décomposition du corps vieux: Nicollo se mouche, soupire, pleure, il n’est que d’os, il n’a pas de muscles, ses ongles sont en train de tomber ; les vêtements flottent sur Peppino. Mais la manière de se moucher de Nicollo est également une sorte de symbolon , un signe de reconnaissance : Quand tu t’es mouché ça m’a fait un coup. Je l’ai senti ici. ( Il met la main sur le cœur .) Ça pouvait être que toi. Je me suis dit : c’est Nicollo. Je me suis dit comme ça : c’est lui, le connard, y a que lui pour se moucher comme ça. ( Il l’embrasse une nouvelle fois .) Vieux séducteur, toute ta vie, t’es mouché comme un satyre. (Visniec 1998, 9) La reconnaissance des gestes du vieil ami qui sont inscrits dans la mémoire de Filippo démontre la liaison affective qui existait entre eux et qui semble exister toujours, car le perfide Filippo passe parfois du sarcasme
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