AGAPES FRANCOPHONES 2012
AGAPES FRANCOPHONES 201 2 269 à des formules d’affection : « mon lapin », « mon pauvre », dans son attente de persuader son camarade Nicollo de ne plus participer à la sélection. Il lui promet de le soigner au cas où il obtiendrait le poste : « Je suis avec toi, calme-toi, je te laisse pas tomber. […] Je vais te ramener chez moi. On vivra tous les deux sur ce boulot. Je vais te faire des soupes, tu as besoin de soupes chaudes. […] Je vais te remettre sur pieds. » (Visniec 1998, 16) L’altruisme et le sacrifice ne sont pourtant qu’une façade, qu’un autre numéro de scène déployé pour répondre aux besoins de l’instable Nicollo et pour tromper le public. Pour distraire le public, la performance du clown, tout comme celle de l’artiste en général, a des points communs avec l’art du trompe-l’œil, condition tragique d’un métier à jamais assumé. Le costume de location que chacun des clowns s’est mis pour l’audition relève d’une identité fluide, une identité à louer pour un certain événement. Le but du clown est de passer pour quelqu’un d’autre, essayant de tromper et de convaincre en même temps ses amis et le jury sur sa propre condition, de prouver à tout prix qu’on peut encore être utile. Le désespoir de leurs tentatives de pratiquer d’anciens et de nouveaux numéros a pourtant, à la base, la nécessité de croire soi-même à son apparente bienséance. Croire à quelque chose, quelque factice que cela soit, pour pouvoir mener sa vie, c’est le principe qui guide les personnages de Visniec. L’habit ne fait pas le moine, mais il ouvre les portes du monastère. Faire semblant d’être en pleine forme pour pousser à l’infini sa propre fin dont on devient conscient en vieillissant, passer pour quelqu’un bien dans sa peau, serait ce dont le clown a besoin pour obtenir le petit boulot. Nous concevons les personnages des voleurs et des clowns plutôt dans une dimension du corps vieux que du corps non-socialisé. C’est dans une autre pièce, La Femme comme champ de bataille ou Du sexe de la femme comme champ de bataille dans la guerre en Bosnie qu’on a un cas de figure typique de corps non socialisé. Dans ce texte, on parle sur la guerre qui prive le défunt des rituels qui lui sont dus. « Mon pays est ce réfugié musulman mort dans un village hongrois où personne ne sait comment on inhume les musulmans. » (Visniec 1997, 104) Situation anomique, la mort d’un musulman dans un espace géographique où l’on pratique une autre religion met en difficulté toute la communauté. La méconnaissance des pratiques mortuaires afférentes au monde musulman a comme résultat l’abandon du corps du défunt. Si dans la communauté villageoise le musulman était traité comme un étranger, il reste également un étranger dans la mort. Son corps mort demeure non-socialisé. Cela souligne non seulement la disparition de la solennité de la mort par le non- accomplissement des rituels funéraires, mais encore l’idée de faillibilité de l’œuvre culturelle. Une société qui n’est pas capable d’apprendre sur la culture d’une autre société est soumise à la déchéance.
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