AGAPES FRANCOPHONES 2012
270 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 Dans les exemples choisis, il n’y a aucun traitement (dans le sens de performance d’une pratique mortuaire) des corps anonymes et, plus que cela, on assiste à une mise en anonymat de tout corps mort. La mort s’échappe à toute forme de normalisation. La métaphysique du dynamisme dont parlait Patrick Declerck, ainsi que celle du découragement semblent aboutir à la banalisation de l’horreur et à l’annulation de l’angoisse que nous ressentons devant la mort. L’instabilité physique et psychique de ces personnages, leur errance et leur espoir, les sentiments éveillés en nous ne font qu’essayer de nous placer sur l’axe d’une adaptation du monde pour des clowns. Des vieux clowns que nous portons, peut-être, en nous. Les morts en masse Visniec traite plusieurs fois des images des morts en masse. La problématique de la mort collective a affaire non seulement aux représentations d’une mort anomique, mais aussi à la représentation d’une banalisation de la mort qui se produit par la banalisation du corps. Est-ce que cette mort collective ne suscite pas « de réactions et de pratiques spécifiques en lien avec le caractère collectif de ces morts », comme Clavandier (2004, 5) le déduisait dans son travail traitant cette équivoque? Multipliée, devenue nombrable, la mort est privée de la singularité de son importance sociale. À l’instar de la Leçon de Ionesco, dans l’histoire des vieux clowns une série du meurtre – qui devient une activité banale – l’identité des victimes n’est plus importante, le fait de tuer non plus. Après avoir tué Peppino, Nicollo et Filippo abandonnent son cadavre dans une pièce où ils trouvent le cadavre d’un autre vieux clown. L’abandon du cadavre est suivi par l’apparition d’un quatrième clown, ce qui nous assure qu’il s’agit d’une répétitivité. Le corps mort de Peppino n’est plus Peppino, mais « un paquet » qui est poussé dans une chambre imposante où l’on a déposé un autre cadavre, toujours un vieil homme habillé d’un costume de location, tout comme Peppino et le couple Nicollo-Filippo. On ne traite pas le cadavre, mais on le quitte. On s’en débarrasse, du corps mort et de la mort. Apparemment, le plus important c’est le boulot. Dans La Femme comme champ de bataille ou Du sexe de la femme comme champs de bataille , Visniec ordonne les morts en masse dans des fosses communes. En Bosnie, semblerait-il, il y en a partout. La structure spatiale des charniers que Kate fouille avec son équipe de spécialistes est disposée, bien évidemment, sur un axe horizontal. Les charniers sont une image de l’anomie mortuaire. On est dans l’impossibilité d’accomplir les rituels funéraires par lesquels on accorde au défunt ses droits fondamentaux : le droit à une tombe et le droit d’être commémoré. Ces fosses communes constituent l’apogée des horreurs de la guerre bosniaque,
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