AGAPES FRANCOPHONES 2012
AGAPES FRANCOPHONES 201 2 271 elles proviennent du génocide. Les excavations sont des essais de remédier les choses, par une cérémonie funéraire minimaliste : traiter la mort en tant que mort, essayer de s’occuper des cadavres. Les cadavres deviennent du « matériel déterré » (Visniec 1997, 99), expression retrouvée dans le discours abordant un langage spécialisé de la psychologue Kate, qui se veut détachée. Pourtant, peut-on vraiment rester détaché dans ces conditions ? Marie-Frédérique Bacqué (2011, 3) écrivait que « le mort a besoin d’être humanisé, sinon, il n’est plus qu’un déchet ». L’humanisation de la mort implique, entre autres, l’individualisation de la mort : à chaque personne morte, son cadavre et une tombe. Cela ne se passe pas chez Visniec. Le corps mort est présenté comme un objet en série, on parle des « numéros d’inventaire qu’on attachait à chaque cadavre déterré ». Kate craque parce qu’elle ne pouvait plus « entendre les pioches, les piochons, les truelles et les pinceaux qui frappaient, creusaient, grinçaient, balayaient. » (Visniec 1997, 99) Il est à remarquer l’aversion envers l’utilisation répétée, sérielle de ces objets, de cet instrumentaire qui servit à dévoiler la mort et encore plus, à rétablir l’ordre, à donner une place aux morts aussi, à permettre des rituels mortuaires. Le pêle-mêle dans la mort, l’image anomique de la désindividualisation de la mort apparaît aussi dans Le Mot progrès dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux . Les histoires qui circulent dans la période de l’après-guerre sont épouvantables : J’ai entendu dire qu’en Espagne, après la guerre civile, on a enterré dans une grotte des dizaines de milliers de cadavres mélangés, les cadavres d’un camp et les cadavres de l’autre… Anarchistes, communistes, trotskistes, républicains, démocrates, royalistes, fascistes, tous dans le même trou. On n’a rien identifié. On a fait un monument et fini l’affaire. (Visniec 2007, 55) Cette fois-ci, on a essayé quand même de régler la mort : on a construit un monument. On ne s’est pas complètement écarté des pratiques mortuaires. La mort, quoique collective, est partiellement réglée, normée : il y a un monument pour servir à la mémoire. On sait que cela ne suffit pas, mais, « fini l’affaire », la vie doit continuer. L’absence du corps mort Selon Patrick Baudry (1995, 8), le cadavre manquant « prive une ultime relation, non seulement le problème d’une preuve pour se convaincre de la réalité d’une mort toujours incroyable, mais la difficulté à entrer dans le deuil. Il faut que les souvenirs puissent, eux aussi, partir ». Le corps de Vibko de la pièce Le Mot progrès dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux est absent ; il pourrait être dans un charnier aussi bien que n’importe où. La pièce devient une odyssée de la
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