AGAPES FRANCOPHONES 2012

272 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 recherche d’un cadavre qui jouit, dans sa propre absence, de prérogatives particulières: il reste le personnage central, un Godot dont tout le monde attend l’apparition et qui pourrait donner un sens à la vie de ces gens. Son cadavre manquant, les parents ne peuvent pas accomplir leurs devoirs en matière de pratiques funéraires. Ils doivent pourtant le faire. Ce n’est pas uniquement une motivation intrinsèque (le deuil commence après l’enterrement du cadavre, comme forme de soulagement des survivants), mais aussi le fait qu’ils soient hantés, à proprement parler, par Vibko. Cette incorporation du vide, de l’absence sous la forme d’un fantôme à laquelle a recours le dramaturge, s’inscrit dans les représentations populaires de la mort, car, « le cadavre le plus répugnant […] et le plus dangereux reste toujours celui à qui l’on n’a pas rendu tous les hommages qu’il méritait. » (Thomas 1975, 251) Le père motive sa quête désespérée du cadavre de Vibko par le devoir envers le mort : « Mon fils a le droit à une tombe. » (Visniec 2007, 41) Il nous semble que, à un certain point, cette nécessité compulsive de faire son deuil accentue l’instinct de conservation de l’espèce et non pas le respect profond envers le mort. La valeur des rituels mortuaires a changé chez le dramaturge ; ce sont plutôt des pratiques pour protéger les vivants et non pas les morts : « des rites de la mort pour la paix des vivants », selon la formule de Louis Vincent Thomas. Le paroxysme de la violence mortuaire est atteint par l’interdiction de l’accès aux corps des morts : Dans ce pays, une mère heureuse, c’est une mère qui sait où sont enterrés ses enfants. Une mère heureuse est une mère qui peut s’occuper à volonté d’une tombe, et qui est sûre que dans cette tombe-là se trouve bien le corps de son fils et non pas un cadavre de fortune. Une mère heureuse est une mère qui peut pleurer autant qu’elle veut à côté d’une tombe abritant bien les ossements de son fils et non pas d’autres os. (Visniec 2007, 28). « Ce pays » délimitant un espace balkanique quelconque s’oppose temporellement et géographiquement, à un autre pays, au pays ancien où la tombe de ses enfants ne représentait pas une raison pour qu’une mère soit heureuse. Maintenant, le bonheur ultime c’est d’avoir la certitude que le cadavre enterré, dans un lieu propre, appartient bien à son propre fils et non pas à quelqu’un d’autre. Pour pouvoir faire son deuil il faut personnaliser la mort et le mort, l’individualiser en accordant une tombe au défunt. L’absence du cadavre entraîne une pratique mortuaire propre au nouveau système politique et social. Dans le désordre de l’après-guerre et en plein capitalisme, il faut « être raisonnable » et accepter l’idée d’enterrer un cadavre aléatoire juste pour soulager sa propre douleur. On propose au père désespéré une solution plus facile et d’actualité : un “nouveau” voisin

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