AGAPES FRANCOPHONES 2012
AGAPES FRANCOPHONES 201 2 289 existence. Il était même, disons-le franchement, coupable. » (P 70). Mais 30 pages plus tard, cette culpabilité admise par Chalier lui-même est relativisée : Mauvais fils, mauvais époux, mauvais père – mauvais professeur même –, ils pouvaient voir tout cela en lui, et il n’avait pas de justification à offrir, il trouvait la condamnation normale, sous tous ses aspects mais il reste un aspect caché qui échappe à la loi et à la logique : “ils n’avaient pas vu le fond de la mer, dit maintenant Stéphane et je ne le leur reproche pas, pour l’excellente raison que le fond de la mer m’était bien particulier, tout à fait subjectif, et quand ils l’auraient vu pour leur propre compte, cela n’aura pas arrangé les choses”. (P 91-92) Dès lors, le témoin prend conscience de la subjectivité de ses propos car tout témoignage suppose intérioriser un événement et le rendre par le filtre de son raisonnement. Celui qui est juridiquement ou moralement coupable devient innocent aux yeux du témoin parce qu’on fait basculer le système causal et on propose un autre système, personnel et unique, cette fois-ci. Peut-on alors parler de témoignage dans le sens ordinaire du terme qui comporte sémantiquement une charge de vrai et de réel ? Le témoin narrateur est le premier à mettre en question la validité de sa position. Le discours peut encore tenir ? Il fallait que je sois témoin, strictement, uniquement, témoin. Seulement, ce n’est pas possible, je l’ai constaté en ce qui me concerne, et je me demande s’il a jamais existé un homme qui n’ait été que témoin de la vie des autres. La position n’est pas tenable. Pour moi qui suis seul en tout cas (pas intéressant), il se passe que je suis devenu pour ainsi dire le contraire d’un témoin. A force de voir Chalier, la femme, les enfants et l’autre ! – j’ai compris que Chalier n’était absolument pas coupable, et j’ai compris encore autre chose. Dans ces conditions, je devais chercher à le défendre, puisqu’on l’accusait. (P 99-100) Pour comprendre l’innocence de Chalier, le narrateur remonte à l’enfance de celui-ci et à la profération du premier mensonge pendant qu’il se trouvait avec sa famille à Antibes et qu’il jouait le mendiant. Dans ce jeu où il faisait l’orphelin, Chalier l’était pour de vrai en oubliant l’existence de sa famille. Ces parents étaient pour lui vivants dans la maison de vacances, en préparant le dîner, et en même temps morts par la profération du mot « orphelin » ; prononcer un mot, comme dans la Bible, c’est créer ou effacer du réel. Les invités ne dévoilent pas le jeu macabre, ne rétablissent pas l’existence des parents en dénonçant le mensonge, et le trou formé dans la réalité y reste. Cette absence du père sera mise en rapport avec l’absence de Dieu : le père n’est pas absent parce qu’il est mort mais parce que le langage le refuse. La parole a pour Henri Thomas, comme pour les premiers hommes, la capacité de créer ou d’abolir un monde – on peut le voir dans John
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