AGAPES FRANCOPHONES 2012
290 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 Perkins où l’événement générateur de crise n’est jamais narré mais juste suggéré ; on peut le constater dans La Nuit de Londres où le terme employé pour définir le changement intérieur de Paul Souvrault et qui mène à sa mort, comme le fait penser le texte, est nommé génériquement « la chose » ; on peut l’identifier dans Le Parjure sous la forme de l’oubli des parents, de la femme et des enfants. Oublier le nom c’est donc évacuer la réalité et dès lors, tout est possible : Peut-on commettre un parjure « sans y penser » ? par distraction ? non par transgression active et délibérée, mais par oubli ? ou parce que ce n’est pas le moment d’y penser ? on se demande si on peut trouver là une excuse, une circonstance atténuante. Et si on peut juger cela pardonnable, de « ne pas y penser » - d’oublier de penser à tout, à toutes les présuppositions et implications de ce qu’on fait ou de ce qu’on dit. Si penser ne peut aller sans risque d’oubli de soi, si oublier d’y penser est une faute, si telle interruption, telle intermittence est une faillite, alors qu’appelle-t-on penser ? Et oublier ? […] Car enfin on ne peut raisonnablement demander à un sujet fini d’être capable, à chaque instant, dans le même instant, voire seulement au moment voulu, de se rappeler activement, actuellement, en acte, continûment, sans intervalle, de penser toutes les obligations éthiques auxquelles, en toute justice, il devrait répondre. Ce serait inhumain et indécent (Derrida 2002, 18) Ne pas raconter la mort de Jim c’est faire semblant que rien n’y était ; mentir sur la mort de ses parents et sur son mariage comme le fait Stéphane élide tout un passé et une histoire personnelle. Taire, mentir ou oublier signifie créer un trou non seulement dans le texte ou dans la mémoire, mais dans la réalité environnante. Ce vide absorbe la matière du texte et modifie la valence de l’interprétation : L’anacoluthe a fait son œuvre dans les choses mêmes, si on peut dire, ici dans les “sujets de l’action”, à travers et au-delà du “je” grammatical. Transmutation de tout le “rapport”, de toutes les portées et de toutes les analogies de ce rapport. Cette transmutation n’est ni active ni passive, elle a lieu comme l’alchimie obscure qui précipite un “nous”. Dans le roman et sans doute partout où un “nous” se forme, toujours à l’abri de quelque sobre et inévitable parjure (je tiens à laisser cet “à l’abri de” livré aux sombres puissances de l’équivoque ; c’est d’elles que je parle : nous nous gardons du parjure que nous habitons, qui nous habite et veille sur nous au moment même où nous croyons monter la garde contre lui, à l’instant où nous sommes prévenus, par le parjure même, contre la vérité trahie). (Derrida 2002, 48-49) Nous pouvons conclure que le témoin, celui qui devrait apporter la certitude, change l’évidence du récit en incertitude. Il éventre le texte pour le montrer dans ce qu’il y a de plus secret et ses propos, loin de correspondre à la place que leur assigne la justice, dévoilant l’hésitation qui
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