AGAPES FRANCOPHONES 2012

294 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 conscience de soi. Cette situation met en lumière la place de choix occupée par la rencontre de l’Autre. Inévitablement, l’univers de chaque protagoniste en mouvement – intérieur ou extérieur – est peuplé. Rien de plus banal, mis à part le fait que toutes les rencontres sont régies par un hasard qui n’est point innocent. Au contraire, rencontrer l’Autre ne reste jamais un acte gratuit, mais devient événement dans le sens où il s’agit d’un acte de bouleversement existentiel à valeur de reconfiguration. Cela est d’autant plus important que les protagonistes de la production romanesque de Sylvie Germain sont, en général, des individus en quête d’eux-mêmes 1 . Mot écrit ou parole qui donne à penser, qui fait peur ou déchire l’équilibre existentiel précaire, ce sont autant d’opportunités de transition vers un Moi en train de se former. Selon les circonstances, les mots assurent le passage en accomplissant plusieurs fonctions, que l’on pourrait appeler de substitution, de transfert ou de mise en abyme de soi. Mots de substitution Les mots de substitution servent de pis-aller à des personnages en rupture avec eux-mêmes – à la suite de l’abandon ou de la filiation faussée – et qui sont à la recherche d’un équilibre intérieur, mais également de réponses. L’existence individuelle devient processus réflexif centré sur la récupération identitaire. Être devient ainsi « une performance éphémère, sans lendemain » (Baudrillard 1994, 31), transformant le protagoniste en un Narcisse voué à se débattre constamment dans l’absence à soi et, surtout, à tenter de récupérer son reflet dans les eaux taries de sa mémoire blessée. On compte ici le personnage de Chanson des mal-aimants où, pour la première fois, de manière tout à fait « exceptionnelle dans [son] œuvre » (Koopman-Thurlings 2007, 233), Sylvie Germain choisit de faire raconter l’histoire par une femme, sous forme d’autobiographie suivant les épisodes les plus importants de sa vie, accompagnée d’une réflexion constante autour du manque de repères identitaires. Si les références métaphoriques sont constantes par rapport à la filiation impossible sous la forme d’un « bonzaï tout ébranché, cul-de-jatte côté racines » ( CMA 2 , 14), le récit débute in medias res par la mise en scène d’une dramaturgie de l’abandon : « Ma solitude est un théâtre à ciel ouvert. 1 Mentionnons à cet égard l’orpheline Laudes-Marie Neigedaoût ( Chanson des mal-aimants ) ou bien Magnus dont la filiation est faussée ( Magnus ). Cependant, il peut également arriver qu’un Charles-Victor se rebelle contre toute attache ( Nuit-d’Ambre ). Dans des romans comme Immensités et Éclats de sel , des personnages comme Prokop Poupa et Ludvík doivent se réapproprier à travers la réconciliation avec leur passé, tandis que, dans L’Enfant méduse , une petite fille violée par son demi-frère vit mue par un désir de vengeance censé lui apporter la joie. 2 Sylvie Germain, Chanson des mal-aimants , Paris, Gallimard, coll. « folio », 2002. Dorénavant désigné à l’aide du sigle ( CMA ), suivi du numéro de la page.

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