AGAPES FRANCOPHONES 2012

AGAPES FRANCOPHONES 201 2 295 La pièce a commencé voilà plus de soixante ans, en pleine nuit au coin d’une rue. Non seulement j’ignorais tout du texte, mais je suis entrée seule en scène, tous feux éteints, dans une indifférence universelle. » ( CMA , 13) Ainsi, à côté des parents, les grands absents dans cette autobiographie sont les mots de l’acceptation et de l’amour. D’ailleurs, le récit devient un questionnement inlassable adressé aux géniteurs non pas d’« outre-tombe » mais d’outre-naissance . Cette interrogation est vouée dès le début à rester sans réponse, car, accueillie au couvent dès sa naissance, Laudes-Marie Neigedaoût se voit « vite inculqu[er] l’art du silence » : « J’ai appris à me taire avant de savoir parler, puis à balbutier en latin et à gazouiller en grégorien. » ( CMA , 19) Avide de parenté, Laudes-Marie se trouve des palliatifs dans les mots écrits, à deux occasions. Renvoyée du couvent et logée chez Léontine, avec d’autres enfants séparés de leurs parents à cause de la guerre, la petite fille commence par se révolter contre son prénom d’emprunt. C’est l’occasion de se forger une première identité éphémère, en adoptant pêle- mêle des mots de substitution identitaire sous la forme de noms propres glanés à la Bible. La famille est constamment construite et reconstruite dans un jeu alternant oubli et mémoire faussée : Je me prêtais des noms de villes, ceux entendus dans les Psaumes et les Évangiles, faute de connaître autre chose. Sion, Bethléem, Nazareth, Ninive, Jérusalem… Ça sonnait bien, ça m’enchantait, j’avais l’impression d’appartenir, fût-ce par raccroc, à la famille éclatée d’Esther et de Loulou- Élie. Mais on n’entre pas en fraude dans la famille des autres, et encore moins quand celle-ci est trouée de toutes parts, dispersée en fumée. Sion, Canaan, Samarie, Jéricho, Tibériade, Jérusalem, Jérusalem… Mon imagination était en flammes, mon cœur sur des braises – et j’ignorais à quel point je gambadais loin de la réalité. ( CMA , 31) La rencontre avec la baronne Elvire Fontelauze d’Engrâce apporte une nouvelle vague de silence, mais aussi des découvertes lexicales. Lors des promenades habituelles, aucune des deux femmes ne parle, au point où « le moindre bruit pren[d] une résonance singulière » et Laudes-Marie finit elle aussi « par avoir le souffle court et le cœur oppressé ». ( CMA , 69) Cependant, les heures de répit lui font également découvrir le monde silencieux de la bibliothèque de la baronne. La colère contre les parents abandonniques, mais aussi l’espoir d’une cicatrisation future de la plaie identitaire lui font pratiquer une rêverie autour des mots puisés au hasard dans un dictionnaire. Il n’est pas anodin que la protagoniste orpheline explore l’univers de chaque mot et surtout ses relations avec les autres : « Le plus souvent je me plongeais dans un dictionnaire et m’attachais à un mot que j’explorais sous toutes ses coutures : étymologie, composition, définition, dérivés divers, expressions et locutions où il était employé. » ( CMA , 69-70) La conséquence de cette errance lexicale est une sélection particulière de mots que nous appelons transitionnels , de par leur double nature ; d’un côté, ils expriment l’inachèvement et, de l’autre, le besoin thérapeutique :

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