AGAPES FRANCOPHONES 2012

298 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 fait toucher « du bout de son regard tactile 4 , l’inconsistance de son être ». ( Im , 103) Après le mot « Dieu » qui l’avait bouleversé au début, cette nouvelle instance contemplative fait surgir la question – plus égoïste – de son propre salut, « encore un mot éruptif qui lui perçait la conscience […] ». ( Im , 103) L’idée d’urgence est introduite par les mots de son ami qui, en fin connaisseur de Shakespeare, lui cite quelques paroles du vieux roi Lear implorant son anéantissement. Ensuite, l’épisode où il rencontre la veille femme rattache le désir intérieur de Prokop à la spiritualité chrétienne, à la quête de soi à travers Dieu. Il y a au moins deux éléments qui pourraient justifier cette assertion. D’un côté, la vieille invoque régulièrement, comme un leitmotiv, le nom du Christ et de la Vierge : « Jésus-Marie ! Jésus- Marie ! ». ( Im , 108) Ensuite, au moment où Prokop l’aperçoit, elle est en train de s’appliquer à récupérer un miroir tombé au fond d’une poubelle. Cette glace, qu’il extrait sans difficulté apparente, parmi des morceaux de verre brisé, est intacte. Intacte, mais « toute tachetée de noircissures » ( Im , 108). Prokop serait donc celui qui descend au plus profond de soi-même pour « s’en extraire », pour se récupérer à travers la foi. Il s’agit d’un acte de connaissance et de re -connaissance spirituelle en même temps : « La foi est une connaissance à laquelle on s’éveille, c’est Dieu se connaissant Lui- même en nous. » (Leloup 1989, 14) Cependant, cette foi encore en germe ne tarde pas à être mise à l’épreuve du doute, par le discours de la grande Baba, voisine extravagante qui aurait le don de parler aux oiseaux et de comprendre ainsi les difficultés de leur existence. Le fragment biblique 5 où l’existence des oiseaux serait assurée en dehors de tout effort par « le Bon Dieu », alors que la réalité en est complètement différente, est invoqué. Chez Jonáš Tupík, c’est précisément l’absence de mots qui assure la germination spirituelle. Perdu dans la contemplation de la photo d’une pivoine 6 , Prokop approfondit l’apprentissage de la patience. Pour le photographe, il importe seulement de garder le silence et de surprendre 4 Ce regard tactile a une ascendance très ancienne, car, dans sa thèse déjà, Sylvie Germain fait mention des « yeux-tactiles » (Germain 1982, 194). Mentionnons également que cette image est récurrente chez Jean-Marie Gustave Le Clézio, par exemple. Cf. « Le regard est le signe essentiel de la vie. Il n’y a de vie au monde que dans ce qui participe ou est soumis à cet exercice de dissection. » (Le Clézio 1967, 248) 5 De manière point anodine, ce fragment invite à s’en remettre à la Providence, en gardant la foi envers et contre tout : « Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent ni ne recueillent en des greniers, et votre Père céleste les nourrit ! Ne valez-vous pas plus qu’eux ? » ( La Bible de Jérusalem ; « Saint Matthieu » 6, 26). 6 Chez Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, dans un texte intitulé « Fleurs mystiques », la pivoine blanche est associée à un fragment où il est question de la métamorphose intérieure du pécheur en élu : « Ô mon Dieu, regardez la Face de Jésus, et des pauvres pécheurs faites autant d’élus. » (Sainte Thérèse 2004, 961) C’est l’essence du parcours spirituel de Prokop qui doit accepter le mal fait à sa première femme, quittée pour un nouvel amour, mais également sa propre souffrance engendrée par l’abandon de sa deuxième épouse.

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=