AGAPES FRANCOPHONES 2012

300 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 passé familial en partant à Paris dès que l’âge le lui permet. La capitale est investie d’une importance particulière, car elle devient ville-échappatoire, ville rêvée, où il s’attend à oublier, à se perdre sans aucun attachement dans le plus vif du temps présent 7 . Cependant, à son insu, Paris devient lieu d’attente en sens inverse : la ville happe et conduit à sa perte l’adolescent rebelle à sa mémoire jusqu’à ce qu’il fasse la paix avec son passé et redécouvre ses attaches familiales. Ménageant ce retour aux origines par maints détours, au fil de rencontres fortuites ou de découvertes chargées de sens, la ville devient l’espace de cette transformation et de la sensibilisation progressive du protagoniste à son identité. Rencontrer l’autre devient, dans l’économie générale du récit, confrontation du protagoniste avec lui-même et avec ses ambitions démesurées. Les mots de l’Autre brisent les remparts et mettent l’individu à découvert par sa confrontation à des traumatismes similaires, donc en abyme par rapport à ce qu’il fuit. Cela arrive dès la première promenade que Nuit-d’Ambre (sur son vrai prénom Charles-Victor) fait dans la ville. S’arrêtant sur un pont – image d’un entre-deux spatial, d’un lieu transitoire – il est vite interpellé par un inconnu qui évoque le massacre du 17 octobre 1961. En racontant l’histoire et en insistant sur le passé, l’inconnu fait quelques remarques bien chargées de sens et qui devraient mettre Nuit-d’Ambre en alerte par rapport à sa propre fuite devant son passé familial : Je regrette que vous soyez ici sans raison, sans mémoire ni conscience de ce qui s’est passé. ( NA 8 , 182) Les peuples ont toujours deux mémoires : une longue, très longue mémoire côté gloire et héroïsme et, plus longue encore, côté vengeance, – longue et coriace celle-là ! Et puis une courte, toute courte mémoire côté honte et défaite. Au bout de cette mémoire atrophiée il y a un moignon plus racorni encore : le refus de mémoire, le déni de toute mémoire portant mauvaise conscience et culpabilité. ( NA , 188) Si cette mise en garde par rapport à l’indifférence insensée n’a aucun effet sur l’antihéros qu’est Nuit-d’Ambre, la rencontre d’Ornicar se constitue en mise en scène tragique du danger que guette celui qui se trouve en rupture de mémoire. « Curieux petit bonhomme » ( NA , 221) d’âge incertain, sans histoire et sans mémoire, aux dons zoomorphes, il « tend à 7 « Je suis seul dans ce monde, comme tous les autres, sauf que moi je revendique à plein cette solitude. Je n’ai pas de passé, ni familial ni collectif. Je n’ai pas de patrie. Je n’ai pas de mémoire, surtout pas. Je n’en veux pas. […] Si j’ai quitté mon pays, ma famille, c’est justement pour en finir avec toute forme de passé, de mémoire, pour rompre avec tous les souvenirs, les deuils, avec toutes ces conneries qui n’engendrent que des regrets inutiles, des nostalgies poisseuses, des remords ridicules et nuisibles, des douleurs sournoises, néantes » ( NA , 185). 8 Sylvie Germain, Nuit d’Ambre , Paris, Gallimard, coll. « folio », 1987. Dorénavant désigné à l’aide du sigle ( NA ), suivi du numéro de la page.

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