AGAPES FRANCOPHONES 2012
40 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 tisse autour d’une œuvre établie, tout en forgeant un style nouveau. Ce paradoxe même fait que le pastiche a des affinités avec une autre figure de rhétorique, la métalepse en littérature. Les deux figures travaillent la transgression de différents seuils de la représentation : style, narration, registre fictionnel ou non-fictionnel, quiproquos . L’Affaire Lemoine. Fait divers et pastiche La métalepse de l’auteur, telle qu’elle apparaît chez Gérard Genette est une forme d’intrusion, de « manipulation », qui vise à mettre en question « le caractère fictionnel de la fiction » ( Métalepse 23) et qui entame un va-et-vient fécond entre le vécu de l’écrivain et son univers fictionnel. Cette définition nous permettra de décrypter la tension entre les niveaux extradiégétique et intradiégétique d’un récit. Ainsi, à partir des pastiches de L’Affaire Lemoine de Marcel Proust, nous réfléchirons aux métamorphoses qu’opère l’écrivain pour transformer un fait divers en littérature. Une question plus large surgit ici : quel est pouvoir de la littérature quand il s’agit de s’approprier un fait divers et le transformer en fiction ? Lorsque paraît dans le journal Le Figaro , de février 1908 à mars 1909, la série des pastiches inspirés par l’Affaire Lemoine, Proust ne se découvre pas un talent nouveau, il ne fait que cristalliser un penchant que ses proches qui reconnaissent depuis un moment : son habilité à imiter des contemporains. C’est sans doute dans le devenir écrivain de Proust que l’on peut le mieux retracer la place décisive qu’a occupée la production des pastiches des grands auteurs, tels Balzac, Faguet, Edmond de Goncourt, Flaubert et Sainte-Beuve, comme cheminement et recherche d’une écriture propre. Alors que le style de Proust, comme en témoigne Jean Santeuil, était jusqu’alors imprégné de celui d’un Anatole France ou d’un Flaubert, après l’exercice des pastiches, l’écrivain trouve sa voix et commence Contre Sainte-Beuve, la première version de La Recherche. Sans doute faut-il faire la part du temps et de la mode qui, à la Belle- Epoque, était précisément aux pastiches. Proust, qui s’y était exercé par deux fois, dans « Mondanités et mélomanie de Bouvard et Pécuchet » - Flaubert déjà - et puis dans « Fête chez Montesquiou à Neuilly », n’a eu qu’à se mettre du côté d’ À la manière de... qui avait valu au cours de l’hiver 1907-1908 un vif succès à ses deux auteurs, Charles Muller et Paul Reboux, éditeurs de la revue Les Lettres. Imitant les imitateurs, Proust va donc à son tour se lancer dans la course au succès, en passant d’abord par les pastiches. De fait, l’art du pastiche permet à Proust de prendre conscience de l’accent particulier d’un auteur, de la musicalité de son style. Il imite presque inconsciemment, mais à la fin, il parvient à se débarrasser de cette « obsession » d’imiter et devient créateur original.
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