AGAPES FRANCOPHONES 2012
AGAPES FRANCOPHONES 201 2 41 Dans Contre Sainte-Beuve , ce processus est décrit avec justesse : Dès que je lisais un auteur, je distinguais bien vite sous les paroles l’air de la chanson, qui en chaque auteur est différent de ce qu’il est chez tous les autres, et tout en lisant, sans m’en rendre compte, je le chantonnais, je pressais les notes ou le ralentissais ou les interrompais, pour marquer la mesure des notes et leur retour, comme on fait quand on chante, et on attend souvent longtemps, selon la mesure de l’air, avant de dire la fin d’un mot. (301) Heureux ceux qui sentent ce rythme obsessionnel, mais il faudrait certes parvenir à s’en libérer. C’est la règle du parcours qui conduit du pastiche à la création originale. Il est connu qu’en décembre 1907, Charles Muller et Paul Reboux publient le célèbre recueil À la manière de… , contenant quinze imitations d’écrivains illustres et contemporains, parmi lesquels Maurice Barrès, J.-K. Huysmans, La Rochefoucauld. Ce n’est peut-être pas un hasard qu’à cette époque-là, Proust réfléchissait aux questions de style : après l’abandon de ses études sur Ruskin et une année de silence qui suivit la mort de sa mère, il reprend l’écriture et naturellement, cherche sa voix. Dans une lettre adressée à Madame Strauss en janvier 1908, il fait un véritable plaidoyer de l’originalité du style, favorisant l’idée que chaque écrivain doit « faire sa langue comme chaque violoniste est obligé de faire son son » ( Lettres 92- 93). L’Affaire Lemoine éclate dans la presse le 10 janvier 1908. Lemoine est un escroc doublé d’un faussaire, qui prétend avoir inventé un procédé pour fabriquer des diamants et, qui s’est ainsi prémuni d’une fortune par le président de la société de Beers en le trompant et lui promettant de révéler le secret de son invention. Proust se décide et travaille assez rapidement sur ce fait divers. Son Affaire Lemoine contient treize pastiches, dont neuf seulement furent publiés de son vivant, les quatre autres ayant été retrouvés après sa mort à l’état d’ébauches dans les manuscrits. Ces quatre derniers sont : le Ruskin, le Maeterlinck, le Chateaubriand et le second Sainte-Beuve. Le 22 février 1908, dans le supplément littéraire du Figaro , paraissent les pastiches de Balzac, Faguet, Michelet et Goncourt. Trois semaines plus tard, le 14 mars, paraissent le Flaubert et le Sainte-Beuve. Le Renan paraît le 21 mars, sous la rubrique « Pastiches, suite et fin ». Quelques jours auparavant, Proust écrivait à Robert Dreyfus lui annonçant cette « fin » et sa prochaine préoccupation : Quant aux pastiches, Dieu merci, il n’y en a qu’un. C’était par paresse de faire de la critique littéraire, amusement de faire de la critique littéraire “en action”. Mais cela va peut-être au contraire m’y forcer, pour les expliquer à ceux qui ne les comprennent pas. ( Lettres 227)
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