AGAPES FRANCOPHONES 2012
42 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 Proust imagine donc en 1908 qu’un certain nombre d’écrivains évoquent, chacun à sa manière, l’Affaire Lemoine. Ces écrivains ne sont pas pris au hasard, il s’agit pour la plupart d’auteurs dont l’œuvre est prolifique et connue, ce qui veut dire aussi qu’envisager de les pasticher suppose de vastes lectures. Dès le début de la première partie de L’Affaire Lemoine , intitulée « Dans un roman de Balzac », Proust « réussit » merveilleusement le style balzacien, dont les descriptions minutieuses, étoffées de patronymes et toponymes, sont désormais mémorables : Dans un des derniers mois de l’année 1907, à un des ces « routs » de la marquise d’Espard où se pressait alors l’élite de l’aristocratie parisienne (la plus élégante de l’Europe, au dire de M. de Talleyrand, ce Roger Bacon de la nature sociale, qui fut évêque et prince de Bénévent), de Marsay et Rastignac, le compte Félix de Vandenesse, les ducs de Rhétoré et de Grandlieu, le compte Adam Laginski, M e Octave de Camps, lord Dudley, faisant cercle autour de Mme la princesse de Cadignan, sans exciter pourtant la jalousie de la marquise. (11-12) Un peu plus loin, au début de la deuxième partie, « L’Affaire Lemoine par Gustave Flaubert », Proust imite avec succès la plume de Flaubert, grâce notamment à l’usage du passé simple et à la maîtrise de l’art du portrait : La chaleur devenait étouffante, une cloche tinta, des tourelles s’envolèrent, et, les fenêtres ayant été fermées sur l’ordre du président, une odeur de poussière se répandit. Il était vieux, avec un visage de pitre, une robe trop étroite pour sa corpulence, des prétentions à l’esprit ; et ses favoris égaux, qu’un reste de tabac salissait, donnaient à toute sa personne quelque chose de décoratif et de vulgaire. (19) Pour Proust, le pastiche correspond à ses idées sur la lecture d’un tel ou tel écrivain ; c’est même un divertissement. Mais par-delà l’exercice de style, celui-ci reste vigilent face au danger que constitue l’imitation perpétuelle, son but ultime étant de « trouver » sa voix propre, tout en passant par la pratique de pasticheur. Méthodes du pasticheur Quelle est donc la méthode du pasticheur ? Le paradoxe – apparent – du pastiche est celui que rencontre le psychanalyste dans son investigation : qu’est-ce qu’une identité, comment se dégage-t-elle ou non des identifications traversées par un sujet ? Ici on voit Proust ne parvenant à écrire comme Proust qu’après avoir délibérément fait l’effort d’écrire comme Balzac ou Flaubert. Dans ce détour, Proust va enfin rencontrer Proust, le pastiche s’avérant un raccourci qui le ramène à la vraie demeure de son style. Bien sûr, les grands écrivains écrivent rarement des pastiches au-delà de leurs années de formation, et une fois surmontés les exercices
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