AGAPES FRANCOPHONES 2012

AGAPES FRANCOPHONES 201 2 43 féconds des devoirs imposés en classe de rhétorique. Le cas de Proust est donc singulier. Il a derrière lui sinon une œuvre, du moins des publications qui comptent : deux romans, un recueil d’essais ( Les Plaisirs et les jours ) et de beaux textes de préfaces pour les livres de Ruskin. Il y a pour lui une certaine urgence à entrer même tardivement dans l’écriture « à la manière de… ». Comme il est déjà un écrivain de talent, il donne, en passant, aux auteurs pastichés plus qu’il ne leur prend. Il choisit exclusivement des auteurs de première importance, comme si leur emprise était telle qu’il ne voyait d’autre moyen de s’en défaire qu’à la contrefaire. Mais l’exercice du pastiche sera fécond, car grâce à ce pont jeté par-dessus des styles d’emprunt, Proust parviendra à faire jaillir la singularité de sa voix. Dans À la recherche du temps perdu , on ne se trompe pas sur son style. Par la suite, arrêtons-nous un instant sur la question du déguisement, puisque à partir du texte-source, le pasticheur se donne la liberté de dissimuler à des degrés différents les liens à l’œuvre originaire. Ce pasticheur « prête » pour un moment la personnalité et les modes de pensée de son modèle, et à la fois, inconsciemment, il est en train de les tordre pour s’en détacher. À travers ces écarts visibles et invisibles, le pastiche et la métalepse se répondent en écho : ils forgent une façon originale de raconter des histoires où il n’est pas simplement question de repérer le style d’un auteur mais de le transposer dans un texte nouveau. Dans cette transposition, s’inscrit une transgression lexicale, rhétorique et thématique susceptible de poser des questions inédites au lecteur, autant au niveau de la construction du texte, qu’au niveau du sujet du récit - soit-il autobiographique, social ou historique. Il est intéressant de noter que dans son travail de pasticheur, Proust ne reconstruit pas seulement d’après des connaissances globales sur les écrivains choisis. Il se reporte à un ou plusieurs passages précis qui lui fournissent l’impulsion première et le conduisent à retrouver le ton juste. Autour de cet élément, les allusions sont variées. Ainsi, le Balzac repose sur Les Secrets de la Princesse de Cardigan , avec des références à une vingtaine d’autres romans, le Michelet sur les préfaces aux œuvres historiques, le Goncourt sur les dernières années du Journal , le Ruskin sur La Bible d’Amiens et Les Pierres de Venise , lorsque le Flaubert présente un patchwork de divers aspects de l’œuvre du romancier. Ce ne sont que quelques exemples. Dans sa démarche, Proust utilise habilement la double référence du pastiche. D’un côté, l’Affaire Lemoine lui fournit l’anecdote commune, le référent direct, ce qui donne à l’ensemble des pastiches une unité commune. De l’autre côté, la référence indirecte, l’œuvre-modèle permet la mise en lumière d’aspects formels et idéologiques complexes, et la transfiguration aussi fidèle que possible de la vision artistique de l’auteur imité, comme dans cet exemple où Proust emprunte la plume à Flaubert :

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