AGAPES FRANCOPHONES 2012

44 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 […] un réactionnaire soupira : « Pauvre France ! » En tirant de sa poche une orange, un nègre s’acquit de la considération, et, par amour de la popularité, en offrit les quartiers à ses voisins, en s’excusant, sur un journal : d’abord à un ecclésiastique, qui affirma « n’en avoir jamais mangé d’aussi bonne ; c’est un excellent fruit, rafraîchissant » ; mais une douanière prit un air offensé, défendit à ses filles de rien accepter « de quelqu’un qu’elles ne connaissent pas » […]. ( L’Affaire Lemoine , 19) Quant à l’effet recherché, c’est un certain comique, de l’ironie en filigrane. Proust s’adonne à un jeu d’écriture ludique, pas à des critiques acides. C’est « la voie de milieu », chère à Deleuze, qu’il recherche dans ces va-et-vient entre le style d’emprunt et sa voix singulière. Or, à revenir une fois encore à l’écriture de La Recherche , il est évident que l’exercice de style des pastiches constitue un moment-clé dans le laboratoire proustien de la création. De l’art d’imiter à l’art d’écrire L’art d’imiter encadre l’art d’écrire. Imiter conduit à la naissance de l’écrivain, et Proust illustre bel et bien ce cheminement. Rappelons que dans Le Temps retrouvé , il existe un pastiche « pur » : celui des Goncourt. Le Narrateur emprunte un soir à son hôtesse un volume du « Journal inédit » des Goncourt. Cette séquence de La Recherche est la preuve même que l’écriture rassemble et met à part, le pastiche étant un moyen de transgression des frontières. Pasticher devient un prétexte pour déposséder un texte de ses sources pour que dans la métamorphose naisse quelque chose de neuf. Voici comment chez Proust, le Journal des Goncourt se retrouve doublement fictionnalisé : une fois par sa transposition dans un pastiche et une deuxième fois, par son insertion dans La Recherche . Par ailleurs, tout au long de sa vie, Proust a affectionné la lecture, et à partir de ses écrivains de cœur, le pastiche. Depuis toujours, il a manifesté un penchant particulier à décortiquer des mots dans des journaux et chez des auteurs contemporains – d’où peut-être le travail minutieux de ses épreuves, les fameuses paperoles , dont la plus longue, on le sait, dépasse deux mètres. Le pastiche délivre la vérité profonde de la lecture : on a vraiment lu un livre quand on ne peut plus s’en défaire, qu’on ne peut plus que le contrefaire, ce qui rejoint le lieu commun que c’est le lecteur qui fait le livre. À la fin de la chaîne, l’écriture littéraire renverse l’ordre des sources et des images et fait entendre la voix du livre comme source de sa source, point de départ inouï d’un cheminement dont elle est pourtant l’ultime réverbération. « L’art est trop supérieur à la vie pour se contenter de la contrefaire », dit Proust dans une lettre de 16 mai 1908. (278). Sous un autre angle, le pastiche donne accès plus profondément, et en dépit des apparences, au soi. Proust ne semble pas reculer devant cet aspect thérapeutique, puisque sa méthode le délivre de l’angoisse d’être

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