AGAPES FRANCOPHONES 2012
AGAPES FRANCOPHONES 201 2 475 Le traduire – paradigme généralisable Pour commencer, donc, qu’est-ce que traduire veut (encore) dire aujourd’hui et ici, c’est-à-dire pour nous, en Europe ? « À la différence d’autres cultures centrées sur elles-mêmes, l’Europe est d’origine pluriculturelle, originellement et constamment traductrice. Elle est née de la traduction et dans la traduction. » (Meschonnic 1998, 223) Et elle continue d’y bâtir son avenir, aussi bien politique et social qu’économique et culturel dans la construction d’une Europe dont la réussite mise plus que jamais sur la circulation des savoirs, des idées, des textes et des personnes. Pour quiconque se penche sur la problématique, il est évident que les questionnements sur la traduction à proprement parler sont quasiment les mêmes depuis des millénaires : la fidélité, la trahison, voire la liberté, l’Autre et/ou le Même, etc. Les réponses, en revanche, comme nous le verrons bientôt, sont encore loin de faire l’unanimité. Chaque époque, chaque culture, chaque nouvelle idéologie y apporte des inflexions qui se veulent sinon définitives au moins réformatrices. Nos temps et lieux ne font pas autre chose, au contraire ils y ajoutent une réflexion d’ensemble destinée à consacrer la pensée du traduire en tant qu’enjeu identitaire. C’est à ce dernier niveau que nous allons nous arrêter pour commencer en essayant d’approcher les tenants et les aboutissants de ce qui est désormais tenu pour repère incontournable et « révélateur » de la réflexion postmoderne. En effet, depuis quelques décennies, le traduire est érigé en paradigme de l’éthos européen . Un survol de ce vaste débat philosophique nous aidera à mieux comprendre sa portée. Des voix de plus en plus sonores se sont fait entendre à ce sujet, tel Paul Ricoeur (2004), philosophe et traducteur lui-même, qui, dans une logique de dialogue et de réconciliation, met à profit les réflexions antérieures en la matière (Berman 1995, 1999 ; Steiner 1998) et approfondit l’œuvre freudienne pour proposer le traduire comme triple modèle d’intégration et de médiation entre identité et altérité. Ce dernier reposerait, d’une part, sur ce que l’on appelle désormais l’hospitalité des langues , cette faculté d’habiter chez l’Autre et de le conduire vers Soi-même, un double mouvement exercé sur sa propre langue qui « se charge » de l’Etranger et en même temps sur la langue de l’Autre qui « se décharge » dans la langue d’accueil. Adossé à ce premier pilier, le don des langues lui donnerait la possibilité de se constituer en « fondement non violent du lien social ». (Jervolino 2006/2) À une condition près, nous rappelle Paul Ricoeur (2004), et ce serait le troisième pilier de l’édifice : accepter le « décalage infranchissable » entre l’Autre et le Même, renoncer à l’idéal de la traduction parfaite , être capable d’en faire le deuil. À vrai dire, l’Allemagne romantique (Berman 1995) y rêvait déjà :
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