AGAPES FRANCOPHONES 2012
AGAPES FRANCOPHONES 201 2 543 langue de ses parents pour attiser la curiosité de son lecteur. Il ouvre son récit avec des phrases comme la suivante : Alors, oubligi, pour faire comme tout le monde, mon père ne voulait pas entendre parler du Noël des chrétiens. (Beggag 1989, 7) Le père est très vigilant sur le respect irréfutable des traditions et des tabous religieux. Ce passage traduit la rencontre de deux langues à travers ce terme oubligi -obligé, qui a subi l’altération phonétique de la prononciation en arabe. Il s’agit, en fait, d’une représentation d’un plurilinguisme lié au déplacement migratoire qui concoure inéluctablement aux contacts des langues. Ces derniers accréditent la sédentarisation maghrébine sur le territoire français comme une réalité socioculturelle évidente. En outre, il rappelle la distance critique du jeune narrateur qui se moque du refus du père de célébrer la fête chrétienne (qui a aussi une origine païenne), donc, de son ethnocentrisme culturel caduc dans le pays qu’il a lui-même choisi. Les mots sont porteurs de visions du monde différentes, de messages de tolérance et d’un appel de cohabitation inévitable dans ce pays ouvert à toutes les formes de contact entre les ethnies. La dialectisation arabe qui contamine le français fait humoristiquement référence aux pratiques langagières de la première génération des immigrés dont certains étaient analphabètes, venus en France, pour devenir des ouvriers spécialisés. Le français des immigrés algériens est employé avec les traits spécifiques de leur parler dialectal. Le sujet issu de l’immigration est confronté, dès son bas âge, aux différentes occurrences du terme en arabe matérialisant un autre type de métissage linguistique. La mère de Béni veut faire marier son frère Nouredine, elle lui présente, en respectant la tradition algérienne, les photos des jeunes filles du bled . Elle lui explique les motifs de son choix : Tu sais, il vaut mieux une fille un peu grosse et de très bonne famille, qu’une fille maladive. Et puis qu’est ce que ça veut dire « trop blanche » ! […] Tu vas pas nous dire que tu préfères les « carlouchettes ». Tandis que l’autre, la noire, comment que tu veux faire pour la blanchir ? (Begag 1989, 34) Le narrateur utilise l’inférence pour glisser le sens du terme « carlouchette » qui signifie en arabe algérien « noire », sans alourdir le texte par des digressions explicatives des mots. Le terme retrouve toute sa signification à partir du contexte sémantique créé par « trop blanche » mis en guillemets et « la noire ». Cette technique permet au narrateur d’enrichir son texte par un vocabulaire emprunté à sa langue maternelle qui véhicule des visions du monde, en invitant son lecteur à les saisir.
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=