AGAPES FRANCOPHONES 2012

544 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 En effet, un autre extrait nous permet d’analyser les stratégies d’insertion d’emprunts linguistiques dans ce roman. Béni rêve de devenir comédien car le métier d’acteur lui offre l’opportunité d’endosser plusieurs personnages en fonction des circonstances : « J’attends ce jour de grande comédie : je serais un jeune à la dégaine Carlouche-aux-babouches-louches et je serais victime d’un contrôle de papiers abusif » (Begag 1989, 32). À ce moment-là, il se métamorphosera en commissaire qui combat les bavures policières. Le lecteur attentif au jeu des mots composés par des termes des deux langues peut saisir toute la signification profonde de « carlouche-aux babouches-louches ». Béni, ce passeur de mots, vise plus à transmettre des messages à son lecteur tenu de les décrypter qu’à fabriquer des mots composés. Ce jeu est subtil, faisant varier les degrés d’étrangeté de chaque mot puisé dans la langue arabe. « Carlouche » est le masculin de « carlouchette » qui veut dire « noir », « de couleur noire », « babouche » est un terme qui fait partie du vocabulaire du français familier, héritage linguistique acquis et intégré. D’une part, Béni attise la curiosité du lecteur par cette exploitation réfléchie des termes en arabe insérés depuis longtemps au lexique du français et ceux qu’il s’ingénue à les introduire subtilement dans son discours. D’autre part, il met l’accent sur un champ de signification qui diffère selon le point de vue visé. Or, dans toutes ces structures, l’emploi de l’unité décentrée 2 produit de l’humour. Il est important de noter que le parler des immigrés de la première génération est marqué par une prononciation typée « oubligi » et « Franssa » tandis que le système vocalique du français altère le phonétisme des termes en arabe utilisés par leurs enfants. Ainsi, l’emploi du terme « carlouche » n’est pas anodin. Il subit une transposition dans le parler des jeunes issus de l’immigration maghrébine. Le roman représente humoristiquement ce chassé croisé des mots qui se transforment d’une langue à l’autre, entre le français courant et l’arabe dialectal. L’opération d’équivalence exploite le transfert de l’unité lexicale d’un passage à l’autre. Les deux termes « carlouche » et « carlou- chettes » sont utilisés en renvoyant à des champs notionnels sémantiques et axiologiques différents. En effet, le substantif « carlouche » brocarde le délit de faciès fondé sur la couleur de peau stigmatisée des jeunes d’origines africaines. Il est souvent synonyme, dans leur discours, d’exclusion sociale. Ce niveau de signification est consolidé par une double référence humoristique aux « babouches », souliers maghrébins et à l’adjectif dépréciatif « louches ». Le 2 Sur ce sujet voir Michel Laronde, L’écriture Décentrée , la langue de l’autre dans le roman contemporain (1996).

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