AGAPES FRANCOPHONES 2012
546 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 Josette vient prendre son môme chez Malika. […] Dans l’appartement ça sent la chorba , la soupe chaude bien relevée qui tue tous les microbes de l’hiver, comme le dit la maîtresse de maison aux gosses qui n’en veulent pas. (Mehdi 1983, 65) Malika est la mère de Madjid, le personnage central du récit, c’est elle qui s’occupe tendrement de sa famille après le handicap du père, gravement accidenté dans un chantier. Le narrateur omniscient associe la générosité de Malika qui aide sa voisine Josette en gardant son garçon pendant que celle-ci sort chercher un emploi aux senteurs agréables de la soupe chaude « chorba ». C’est un autre mot en arabe maghrébin dont le référent désigne une des variantes des soupes algériennes 3 . C’est un plat traditionnel communément apprécié par les Algériens, comme un symbole culinaire, autour duquel se réunit la famille. Cette soupe représente la solidarité communautaire (plat de fêtes et de cérémonies) dans l’imaginaire collectif. Ce n’est pas un hasard si certaines associations composées par les exilés en France ont pris le nom de « chorba pour tous », comme structure d’accueil et d’orientation pour les membres de la communauté immigrée maghrébine. Elle reçoit charitablement aussi tous les pauvres, toutes origines confondues. Dès lors, ce terme devient un élément symbolique important caractérisant le personnage de la mère immigrée d’origine algérienne dans l’économie narrative de ce roman. Nous pourrions déceler dans cet exemple une forme particulière de ce que Deprez nomme « des interférences à rebours », ce qui signifie que « les termes en arabe sont alors insérés dans des structures françaises où sont considérés comme des emprunts » (Deprez 2005, 20). L’écriture romanesque crée un univers verbal où peuvent s’enraciner des réalités linguistiques et sociales devenues, au fil des années, des paradigmes socioculturels intrinsèques à la société d’adoption. Ces interférences composent les pratiques langagières émergeantes d’une nouvelle génération née en France avec des origines étrangères à ce pays. Elles sont vécues et remarquées par les deux sociétés en contact. La mise en contexte permet de donner au discours de chaque narrateur une cohérence sans s’étaler dans des explications à la suite de chaque mot emprunté à l’arabe. Elle contribue aussi à glisser des notes d’humour dont la densité va de la moquerie tendre à la dérision selon la cible. Doria, une jeune française d’origine marocaine, la narratrice de Kiffe 3 Il est intéressant de souligner que « Chorba » est une soupe héritée de la tradition culinaire turque, et qu’elle a des variantes particulières dans plusieurs gastronomies, entre autres, maghrébine et roumaine. Le mot existe dans le vocabulaire des langues arabe, turque et roumaine, avec des prononciations différentes. Sur ce sujet voir : Dic ţ ionarul Limbii Române Moderne , Academia Român ă , Bucure ş ti, 1995.
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