AGAPES FRANCOPHONES 2012
54 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 lorsque Hugues Viane, qui a étranglé Jane (le ‘double’ de sa femme morte), sombre dans la folie. Celui-ci, à travers son attitude de neurasthénique qui est «l’effet d’une activité psychique dévorante, génératrice de souffrance et parvenue à la limite du tolérable (de Grève 1987, 66) ne fait qu’accroître l’univers cauchemardesque de la pièce qui baigne dans le fantastique et presque dans la terreur 16 . L’oppression dont il est victime, on la repère souvent dans le texte lorsque les répliques du personnage sont brèves et presque saccadées. Les points de suspension qui caractérisent son discours, explicitent, au niveau scriptural, son malaise profond lié à la peur de profaner le souvenir de sa Morte : H UGUES : Ah! Vous voilà. J ORIS : Oui, je vous attendais... H UGUES : Je suis en retard? JORIS : Un peu. Mais les jours allongent. Nous aurons le temps encore d’arriver à l’atelier avant qu’il fasse soir... je voudrais vous montrer mon tableau qui a beaucoup avancé. H UGUES : Vos Peseurs d’or ? J ORIS : Oui ! J’ai travaillé H UGUES : Ce sera pour un autre jour. J ORIS : Qu’avez-vous ? Vous paraissez tout agité, ce soir... (Acte 1, sc. V, 18-19) 17 Non seulement il s’agit là d’un dialogue somnambulique où l’on perçoit un manque de promptitude à entendre et à répondre 18 , mais nous sommes du coup transportés dans un espace dialogique qui appartient au hors-scène, à savoir la rencontre bouleversante de Jane, la danseuse qui est l’égale de la Morte ressuscitée. La dramaturgie du silence, que notre discours sous-tend, veut que l’action se noue en dehors du dialogue, donc dans un autre temps et dans un autre lieu qui sont… muets mais qui possèdent une vie cachée ; ils peuvent donc s’animer. C’est ce qui arrive surtout aux objets. Quand le manteau d’arlequin s’ouvre, la scène – qui n’est pas sans rappeler certaines atmosphères des récits ‘en noir et blanc’ à la manière de Poe, montre sur le plateau Barbe, la fidèle servante de Viane et sa parente Rosalie qui vit au Béguinage. 16 « En tout drame il faut en arriver à pouvoir produire de la terreur avec n’importe quoi. » (M. Maeterlinck, « Le cahier bleu (Extraits) » dans Introduction… , 1985, 52). 17 L’interlocuteur de Hugues est son seul ami brugeois. Il est peintre et, en tant que personnage, il avait fait son apparition dans un autre roman de Rodenbach, Le Carillonneur (1897). 18 Cf. M. Maeterlinck, « Préface » à Théâtre (1979, II).
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