AGAPES FRANCOPHONES 2012
AGAPES FRANCOPHONES 201 2 55 L’action, qui débute in medias res, est d’emblée ‘vectorialisée’ sur la rupture d’une vitre; l’accident qui vient de se passer non seulement est « de mauvais présage » (Barbe, acte 1, sc. I, 8) mais il annonce, en prolepse, la rupture entre le veuf et sa Morte : […] cette vitre brisée... mauvais présage... il y a comme un air de malheur entrée dans la maison !... (Barbe, Acte I sc. VI, 34) Mais il y a plus. Le verre renvoie à l’élément aquatique dans lequel baigne toute l’œuvre de Rodenbach 19 ; en tant que symbole de l’intimité la plus inviolable, il est l’âme de la maison ainsi que le cercueil de verre qui abrite les cheveux de la morte : H UGUES , montrant [à Barbe] le coffret de cristal où repose la chevelure : Et ceci surtout, Barbe... prenez-y bien garde ! Ses cheveux ! Ses cheveux je les ai mis dans ce cercueil de verre, car cela est mort quand même, puisque c’est d’un mort...et il faut n’y jamais toucher. B ARBE : Oh !jamais je n’y toucherai, monsieur. C’est sacré... et ils me font peur. H UGHES : Vous avez raison, Barbe, ils sont quelque chose de la morte qui se continue ici... Pour les choses qui vivent autour, dites-vous bien que cette chevelure est liée à leur existence, qu’elle est l’âme de la maison et que d’elle dépend peut-être la vie de la maison !... (Acte 1, sc. V, 31-32) Or, cette intimité, cette tranquillité a été troublée et le « tragique quotidien » s’insinue dans le texte 20 . En effet, le verre qui s’est cassé couvrait le beau visage du portrait de la défunte, qui, délaissée par Hugues (il a déjà entamé la relation avec Jane), semble exprimer de la sorte out son mécontentement : [...] Avec cette vitre fendue, il semble qu’elle ait mal d’un côté du visage : on dirait une blessure, et qu’elle s’efforce de sourire (Barbe, acte 1, sc. I , 9) Comme elle à l’air triste, en ce portrait ! (Joris, acte 1, sc. IV, 28) […] elle a l’air plus triste aujourd’hui... Elle a comme un air de reproche. Peut-être que c’est mal, ce que je voulais faire... (Hugues, acte 1, sc. IV, 28) Comme la tapisserie mouvante de Gautier 21 ou comme la chevelure du conte homonyme de Maupassant 22 , il semble que les objets ont une âme, ils 19 « L’eau est partout dans la vie de Rodenbach. Mouvante, elle s’insinue, s’infiltre, envahit le poème; fluide, elle épouse les méandres de la vie intérieure et du rêve». (Gorceix, 1978, 98). 20 « N’est-ce pas quand un homme se croit à l’abri de la mort extérieure que l’étrange et silencieuse tragédie de l’être et de l’immensité ouvre vraiment les portes de son théâtre ? » (M. Maeterlinck, « Le tragique quotidien » , dans Le Trésor des Humbles, 102). 21 Cf. Th. Gautier, Omphale , dans La morte amoureuse, Avatar et autres récits fantastiques , Préface de Jean Gaudon, Paris, Gallimard, 1981, 61-73. 22 Cf. G. de Maupassant , La Chevelure , dans Boule de suif , la Maison Tellier , Paris, Gallimard, 1973, 348-356.
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