AGAPES FRANCOPHONES 2012

56 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 deviennent de véritables actants, comme les cheveux dont Barbe a peur ou la cloche de cristal les abritant (qui n’est pas sans rappeler le cercueil où reposait Blanche- Neige 23 ). Mais si au ‘contenant’ de la célèbre fable on attribue une valeur positive, on ne peut pas dire de même pour la blonde tresse qui deviendra « l’instrument de mort 24 » dans le récit et la ‘coupable’ chevelure dans le drame. Nous percevons, dès lors, la « présence obsédante d’un univers extérieur qui menace la tranquillité de l’univers scénique» ( TO 264). Au deuxième acte nous assistons à l’angoisse montante de Viane. Son désir maladif d’évoquer son passé se focalise sur une idée fixe : il veut faire ‘coïncider’ les deux femmes – l’épouse disparue et la vivante – en faisant habiller cette dernière avec les mêmes robes de la Morte. La vision renouvelée est voulue et attendue de manière spasmodique et presque morbide : [...] J’ai des minutes. Et c’est le miracle ! C’est une pitié divine. Et j’attends comme un mort, mes minutes de résurrection ; je ne pense qu’à ces minutes-là, à les exaspérer, à y trouver le paroxysme de l’oubli ! (acte 2, sc. II, 44) Mais comme Anna Soncini-Fratta l’a bien remarqué, « Seule l’attente donne du sel à la réalité, toujours décevante … » (1999, 226) 25 . En effet Jane habillée en Geneviève n’est pas simplement ridicule, elle est grotesque parce qu’elle profane un désir sacré : réel et surnaturel, en ce cas, ne fusionnent pas ! La réaction de Viane, qui cache une forte irritation, n’est peut être, d’abord, que violente : Jane... rhabille-toi !... Je ne peux plus te voir ainsi. Dépêche-toi !... Rhabille-toi... Va-t’en... Va-t’en !... (Acte 2, sc. III, 66) et de repliement sur soi après : Moi je sors un moment. Je ne peux plus te voir... j’ai besoin d’être seul... je ne peux plus te voir ainsi... (Acte 2, sc. II, 67). Puisque la ‘convergence’ est seulement idéalisée, le personnage central s’isole en voulant essayer encore de rattraper les bribes d’un passé qui, dans le processus interlocutoire in fieri intervient comme une force rebelle menaçant le présent : « Le dialogue va dès lors se trouver lesté d’un poids du silence, qui sous et entre chaque mot prononcé ouvre des abîmes 23 À ce propos, il faudrait lire le passionnant article de Geneviève Sicotte, « D’un coffret de verre, sur quelques sources intertextuelles de Bruges-la-Morte » (1990). 24 G. Rodenbach, Bruges-la-Morte 1989, 105 (en italiques dans le texte). 25 «È la lusinga del mistero ad essere considerata di gran lunga più eccitante della realtà palesata. » [Le charme du mystère est beaucoup plus intrigant que la fade réalité]. (Modenesi, 1996, 127 ; c’est nous qui traduisons).

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