AGAPES FRANCOPHONES 2012
AGAPES FRANCOPHONES 201 2 57 qu’aucune autre parole ne peut plus venir combler. » (Rykner 1996, 272 ; en italique dans le texte). Au troisième acte nous assistons à la pleine réalisation de la dramaturgie du silence par l’intervention du « personnage sublime », ou du troisième personnage 26 , à savoir Geneviève, qui fait son apparition fantomatique en débouchant des ténèbres. L’intervention de la Morte dans l’espace dialogique est comme une résurrection du silence, une sorte de silence parlant. En ce sens son discours s’épanche et s’éparpille dans les creux du dialogue, un moment ‘paralysé’, puisqu’ il se déroule dans le cerveau et dans l’imagination de Viane 27 . Dialogue en abyme, si l’on veut, qui, comme Maeterlinck l’a dit, « donne à l’œuvre une portée plus grande, un je ne sais quoi qui continue d’y vivre après la mort du reste et permet d’y revenir sans jamais épuiser sa beauté» (« Préface », XVI). La présence silencieuse de Geneviève est annoncée par Viane lui-même : Elle est près de moi, elle m’accompagne, elle me suit, toute en larmes. Elle me parle; j’entends sa voix… C’est une présence presque physique... dans le soir je la sens, elle flotte au loin, le brouillard se déplie... c’est son linceul. Elle va en sortir. Et tout à coup elle se retrouve près de moi, elle-même, très réellement... (Acte 3, sc. I, 91) En ayant recours à l’analepse, donc encore de manière elliptique, Viane évoque sa femme comme s’il avait le pouvoir de faire ressusciter les morts . Au milieu de la nuit, illuminée par la lumière de la lune, Geneviève, femme angélique, se matérialise, pour consoler Hugues, pour le rassurer et pour.... participer au dialogue, qui des lors est ‘conditionné’ ou mieux, conduit par ce troisième personnage. C’est elle qui, dès lors, oriente l’interlocution ainsi que l’enchaînement du drame. Après avoir rappelé à son mari les beaux moments passés ensemble, en l’amadouant par des mots ‘proprets’ : « je t’ai vu triste. Ne sois pas triste ! Souviens-toi de nous... Notre amour est plus fort que la mort... » (Acte 3, sc. II, 97), elle va utiliser un langage ostensiblement sensuel qui, paradoxalement, pourrait être pris en compte aussi par la vivante, femme mondaine et plutôt coquette, qui ne connaît pas, toutefois, la poésie des mots : Ah! Nous avons été des amants frénétiques. La mariée blanche devint l’épouse de feu... nos baisers ! Certains soirs, tu disais qu’ils avaient un goût de fruit, que toute ma chair exhalait une odeur d’ananas. Nos baisers! Nos 26 Cf. M .Maeterlinck, « Préface » à Théâtre , XVI. 27 Madame Rachilde (1860-1953) avait écrit pour la scène un drame cérébral, Madame la Mort représenté au Théâtre d’Art de Paul Fort en 1891. Dans ce type de drame «c’est l’idée qui mène tout et qui cause la catastrophe». (Knowles, 1972, 179). À ce sujet on peut aussi consulter M. Mazzocchi Doglio, Il teatro simbolista in Francia (1890-1896) , 1978.
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