AGAPES FRANCOPHONES 2012

64 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 Qui a été Anna de Noailles ? Pour bien des pays européens les produits culturels véhiculent des valeurs et du sens, car la culture représente un support dynamique de l’identité. Lorsqu’on parle de l’identité culturelle il faut imaginer ce que la juxtaposition des deux mots peut apporter comme signifiance. Si l’accent tombe sur le mot identité , le syntagme devient « une réplique mimétique de son double modèle, définie par une clôture homologue, et par conséquent, par une proximité thématique » (Caussat 1989, 157) et alors le culturel se rabattra sur un contenu ethnique. Si on fait l’option inverse, accordant la priorité au mot culture on accentue « l’écart pour mieux assurer la différence » (157), en modérant l’identité au profit du culturel. On distingue ainsi un certain jeu de l’identité. L’identité culturelle repère un ailleurs, ayant le droit à la différence. Nous nous proposons d’examiner quelques poèmes d’Anna de Noailles dans le but de révéler, d’une part, une certaine dynamique de son génie créateur et, d’autre part, de souligner que son cosmopolitisme la transforme en un passeur de mots dans la mesure où sa création poétique allie différentes réminiscences culturelles. Mais qui a été Anna de Noailles ? Son nom est quasi inconnu aux lecteurs contemporains, qu’ils soient des Roumains ou des Français, ils voient en elle plutôt un personnage mondain que littéraire. Quand elle ne faisait figure de grand poète, elle était une dame du grand monde. Dans un article d’histoire littéraire (1922, 5), Georges Armand Masson précise que de Noailles était née à Paris, boulevard de Latour- Maubourg. Mais pour son entourage, bien qu’elle soit venue au monde dans le VII e arrondissement, sous le triste ciel parisien, la comtesse était née dans ces pays ensoleillés et brûlants, blessés de passion, dominés par de jeunes instincts (Gillouin 1913, 11). Fille du prince Grégoire Bassaraba de Brancovan, prince régnant de Valachie, et de Ralouka Musurus, Anna de Noailles provient d’une famille noble de la Grèce, où la haute culture est une tradition : […] le mélange des sangs des Bibesco, des Musurus et des Mavrocordato peut expliquer, ou au moins symboliser, la diversité de son génie âpre et viril, mol, pliant et passionné, amoureux pourtant de raison et de mesure. (Gillouin 1913, 12) Elle a toujours su le fait que ses aïeux paternels étaient de lignage princier. Dans ses mémoires elle parle d’un père qui avait de grandes manières mais qui lui semblait austère, un père qui la promenait devant les portraits des aïeux qui se trouvaient dans le salon de la maison de l’avenue Hoche. La voix au timbre autoritaire du prince Grégoire de Brancovan qui récitait souvent des poèmes classiques produisait, dans le cœur du futur poète, des émotions profondes. Il semble que pour elle « la lignée danubienne, c’était

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