AGAPES FRANCOPHONES 2012
AGAPES FRANCOPHONES 201 2 77 suis ivre de haine et de moi , martelait Cioran dans la lecture d’Alkolius. Le flot de ces déclarations faussement humanistes me rendait malade. (Mailat 2003, 70). La « citation-culture » représente pour Dominique Maingueneau (1991, 133-134) une formule « très maniable, fonctionnant comme signe de connivence, signe de ‘culture’ ». Nous constatons, chez Maria Mailat, que la citation-culture peut être interprétée comme un signe de connivence par rapport au lecteur français, mais également comme un dépositaire de mémoire, pour l’écrivain réfugié. Entre ces deux parcours, le texte ondule et se crée une identité inter/textuelle : Elle [Madame Tobias, la Française qui a insufflé à l’auteur-narrateur l’amour pour la langue française] me préparait du chocolat chaud, puis elle lisait à haute voix, selon ses humeurs du moment : Proust, Flaubert, Stendhal, Rimbaud, Baudelaire, Eluard. Un jour, pendant qu’elle me lisait du Paul Celan, les larmes baignaient sa voix : Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit/te buvons à midi et le matin/un homme habite la maison/il joue avec les serpents/il crie jouez plus douce la mort/la mort est un maître d’Allemagne. L’enchaînement des mots s’ouvrait sur un monde incompréhensible pour moi. Les larmes de madame Tobias constituaient la plus fidèle traduction, inégalable. (Mailat 2003, 98-99) On répète également des schémas discursifs dans des situations de communication tout aussi schématiques, telles celles des incipits. Un groupe réuni occasionnellement est la formule textuelle préférée par Panait Istrati pour introduire une histoire : Dans le taillis où la charrette des trois forains s’était arrêtée pour le déjeuner de midi, Stavro se faisait tirer l’oreille par les deux compagnons qui, depuis une heure lui demandaient l’histoire de son enfance et celle de sa sœur, qu’il avait évoquée au commencement de son récit dans le grenier. Non pas qu’il n’aurait pas eu l’envie de raconter [...]. (Istrati 1924, 77) Mais l’histoire peut être annoncée simplement, avec des formules introductives, types « voici, voilà », qui se répètent : En rentrant en Roumanie, je venais pour le demander à ceux dont les meurs sont plus conformes à la vérité sensuelle. Ils me l’ont donné, mais tout juste pour me faire connaitre un moment cet appui, et ils me l’ont retiré promptement, honteusement, pour me rejeter dans le vice. Voici comment : Sitôt arrivé, j’ai repris mon métier de salepgdi, en battant les marchés et les foires. (Istrati 1924, 45)
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