AGAPES FRANCOPHONES 2012
90 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 Les années 1920-1962 : De l’identité troublée à l’identité militante En instituant l’apprentissage de la langue française par le biais de l’école républicaine à partir des années 1880, l’administration coloniale a permis à une catégorie d’autochtones privilégiés d’acquérir un moyen nouveau d’expression et de communication. Après un long processus d’acculturation, un certain nombre, très limité d’ailleurs, de romanciers a pu voir le jour durant la période indiquée. Et à la faveur de ce contexte, des romanciers autochtones (Chukri Khodja, Ould Cheikh, Hadj Hamou et Bencherif) s’aventurent dans l’écriture en langue française, ils produisent des romans où ils essaient de raconter à leur manière le vécu des Algériens, tout en introduisant un ensemble de représentations partagées ou dédaignées par leurs compatriotes. L’objectif de ces derniers était de s’exprimer dans la langue du colonisateur pour « adhérer le plus à l’autre pour qu’il puisse faire entendre leur propre parole, car, pour ces romanciers, le public espéré est la France, une France idéale, construite à partir de l’image que l’Etat français donne de lui-même par le canal du système scolaire, mais aussi partiellement reconstruite par les romanciers eux-mêmes pour que soient fondées les conditions de leur possible lisibilité.» (Djeghloul 2004, 111) La posture intellectuelle de ces romanciers traduit un contexte sociopolitique et culturel où la domination du modèle littéraire français était prégnante. À cette période (les années 1920-1950), la France avait totalement soumis le peuple algérien et réalisé l’occupation intégrale du pays, malgré les résistances et l’émergence du mouvement indépendantiste. La littérature coloniale produite par les colons sur la société autochtone et les canons textuels de l’École d’Alger dominaient. La possession des terres étant réalisée par les armes, pour les auteurs coloniaux, il s’agissait d’occuper l’espace imaginaire par le discours écrit. Ainsi la production littéraire coloniale (Louis Bertrand, Ferdinand Duchêne, Louis Lecoq, Robert Randau, etc.) va servir d’appoint pour attribuer une légitimité à la mission « civilisatrice » de la France. C’est dans ce contexte qu’ont émergé ces auteurs algériens d’expression française. Ils ne pouvaient alors occulter leur situation d’auteurs écrivant dans la marginalité du pouvoir colonial. Leur inscription dans ce champ littéraire était conditionnée par la souscription aux actions de ce pouvoir et par l’adhésion à son système de représentations. À ce moment-là le projet assimilationniste avait l’ambition d’engager une multitude d’actions pour en faire de ces autochtones, des Français complètement intégrés à la culture française. Une telle tâche n’était pas facile, pour la simple raison que les rapports entre les européens et les Algériens étaient dominés à cette époque-là par des représentations stéréotypées, et donnaient une image dégradante des indigènes. S’adresser au lecteur français, dans sa langue, va passer pour ces derniers, par la
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