AGAPES FRANCOPHONES 2012

AGAPES FRANCOPHONES 201 2 95 syndicalistes sont devenus les objectifs inscrits dans le programme d’extermination. Aux assassinats individuels ou groupés, les massacres collectifs ont pris la place. La société est divisée et les pouvoirs publics sont dépassés, la population, surtout rurale, s’organise de son mieux pour qu’elle puisse y faire face. Paradoxalement, c’est à ce moment que la littérature s’engage à rendre compte de ces convulsions tragiques qui traversent la société. Une littérature nommée hâtivement « littérature d’urgence » est née. Elle s’est fixée comme mission de raconter les atrocités faites aux populations et à leurs élites, c’est une « graphie de l’horreur » 2 , disait Rachid Mokhtari. Pour cette littérature, l’objectif était d’apporter des témoignages sur ce qui se passe en Algérie, narrer des situations, explorer les tenants et les aboutissements de cette guerre civile qui ne dit pas son nom. Écrire pour recoller les morceaux d’une identité déchirée, écrire pour se dire, écrire pour informer l’Autre, tous les autres. Ce génocide n’a de pareil que dans les pratiques de l’ordre colonial conquérant, et dans les barbaries commises sous d’autres cieux et d’autres temps. Cette littérature est le produit d’un certain nombre d’hommes de lettres ou de journalistes qui étaient contraints à l’exil dès le début des hostilités. La publication de leurs textes romanesques s’était faite, principalement, en France. Elle a attiré les maisons d’édition françaises, mais pas seulement, « les circuits d’édition européens et américains sont très attentifs à l’évolution de l’actualité algérienne et à la situation au Maghreb en général » (Bonn 257). La prédilection pour la langue française, comme option d’écriture et pour Paris, comme « capitale de la République Mondiale des lettres » (Casanova apud Horvath 2010, 211-222) deviennent pour beaucoup d’entre eux, le moyen et le lieu par excellence de s’exprimer, de dire l’innommable et de rencontrer l’Autre. Ils ont permis (la langue et le lieu) à un certain nombre de « nouveaux venus » à la littérature de se faire connaître et de gagner en visibilité, en adoptant différentes stratégies. Accusés par l’idéologie islamiste d’avoir renié l’identité arabo-islamique en s’exprimant en français, et d’avoir « soutenu » les tyrans au pouvoir, ces auteurs ont quitté l’Algérie pour éviter les risques grandissants. Contrairement à leur pays d’origine, où l’absence totale des instances de valorisation littéraire est évidente, ils ont trouvé une institution littéraire performante qui leur permet de valoriser leurs écrits, par des médiations importantes (ventes-dédicaces, rencontres avec les lecteurs, les journaux, etc.). Il est à souligner que, malgré cette nouvelle situation à laquelle est soumis l’auteur algérien, le renouveau de l’écriture était au rendez-vous, plusieurs textes publiés sont d’une valeur littéraire inestimable. Comme le 2 Le terme appartient à Rachid Mokhtari qui l’a détaillé dans l’ouvrage La graphie de l’horreur , 2002.

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