AGAPES FRANCOPHONES 2013

Le motif du voyage dans le récit fantastique de Théophile Gautier 101 3 Comme le rêve est d’une manière tout à fait naturelle lié au fantastique, les écrivains du XIX e siècledonnent volontiers à leurs récits une structure onirique.Mentionnons enquelques- uns à titre d’exemple : J. Lorrain Nuit de veille, Havre de songe, Une nuit trouble , G. de Mau- passant La Nuit . Les savants du XIX e siècle s’intéressent aussi au songe (par exemple Traité du somnambulisme (1823) d’A. Bertrand, Des hallucinations (1845) de B. de Boisemont, Les Rêves et les moyens de les diriger – observations pratiques (1867) d’H. de Saint-Denys, Les Sommeils et les rêves (1867) d’A. Maury etc.) suite à quoi un échange considérable s’opère à l’époque entre la littérature fantastique et celle médicale. (Cf. G. Ponnau 1987) Nous filâmes pendant quelque temps avec la rapidité de la flèche dans unmilieu fluide et grisâtre, où des silhouettes à peine ébauchées passaient à droite et à gauche. Un instant, nous ne vîmes que l’eau et le ciel. Quelques minutes après, des obélisques commencèrent à pointer, des pylônes, des rampes côtoyées de sphinx se dessinèrent à l’horizon. Nous étions arrivés. (151) Dans ArriaMarcella , le protagoniste visite unmusée àNaples et il y voit unmoulage en lave noire du torse d’une femme ayant habité jadis Pompéi. Cet objet le hante à tel point que la nuit il se promène parmi les ruines de Pompéi en pensant sans cesse à la femme qui a laissé son empreinte en lave coagulée. Du coup, le héros remarque que la ville n’est plusmorte : « Un prodige inconcevable le reportait, lui, Français du XIX e siècle, au temps de Titus, non en esprit, mais en réalité, ou faisait revenir à lui, du fond du passé, une ville détruite avec ses habitants disparus [...]. » (213) Les quatre récits (La Cafetière, Omphale, Le Pied de momie, Arria Marcella) analysés ci-dessus révèlent des parallèles, pour ne pas dire des schémas répétitifs, quant à la représentation dumotif du voyage. Chaque fois, c’est l’objet qui déclenche le déplacement toujours vers un passé et qui permet aupersonnage de pénétrer dans un monde disparu. Ce voyage revêt donc un caractère d’une distorsion temporelle : l’objet du passé fait inverser le flux temporel et fait ainsi revivre une époque révolue dont il provient. Dans tous les cas, le voyage est rapide, n’exige aucun moyen de transport et a lieu la nuit. Outre ces ressemblances, il y en a d’autres encore qu’il faut évoquer. Le voyage s’opère souvent dans une ambiance onirique 3 , les interférences entre le rêve noc- turne et la réalité diurne étant possibles grâce à un objet. Après s’être réveillé, le héros de La Cafetière apprend qu’il a dansé avec une femme morte, il y a deux ans, d’une fluxion de poitrine, à la suite d’un bal. On peut y voir une variation du thème fantastique d’un passé maudit qui se répète dans le rêve, qui hante et qui ne veut pas mourir. Le narrateur s’explique son aventure par « une illusion diabolique » (20), « une faiblesse d’esprit » (21). Le protagoniste d’ Omphale fait une référence directe au possible caractère onirique de ses entrevues nocturnes avec la marquise : «Je fis cette nuit-là un rêve singulier, si toutefois c’était un rêve. » (67) Le personnage du Pied demomie admet également que son voyage dans l’Egypte ancienne ne peut être qu’un songe : Je bus bientôt à pleines gorgées dans la coupe noire du sommeil ; pendant une heure ou deux, tout resta opaque, l’oubli et le néant m’inondaient de leurs vagues sombres. Cependant mon obscurité intellectuelle s’éclaira, les songes commencèrent à m’effleurer de leur vol silencieux. Les yeux de mon âme s’ouv- rirent, et je visma chambre telle qu’elle était effectivement : j’aurais pume croire éveillé, mais une vague perceptionme disait que je dormais et qu’allait se passer quelque chose de bizarre. (147)

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