AGAPES FRANCOPHONES 2013

L’image du voyageur français dans des pays de l’Est : De Marenne et Daville 111 4 Sur la double ou la triple vassalité de la Moldavie au cours de l’histoire voir Catherine Du- randin, Istoria Românilor , Iaşi, Institutul European, 1998. polite Dosofteï (traducteur local des psaumes), parfois plus homme du monde que dévôt. Ses gestes, sa mimique, son attitude, signalés comme des détails de second plan dans l’action pleine de péripéties, dévoilent toute une gamme de sentiments et de réactions, divers selon les circonstances : de la surprise, de la confusion ou de la perplexité, de la tristesse ou de l’insouciance, un comportement prudent, une com- plicité discrète. Dans ses visites protocolaires il se fait remarquer par son tact, sa politesse, ses paroles convenables, son sourire, parfois figé. Sa contenance cache son énigme, le secret de samission, tandis que son sous-vêtement léger, en soie, doublé, cache des lettres. Ce précieux objet vestimentaire devient, dans une embuscade, un insolite objet de dispute, subtilisé, puis récupéré. Comme gourmet et comme diplomate il se dévoile particulièrement dans deux scènesmémorables. La première se déroule dans les collinesmoldaves quand la nuit et la pluie obligent le voyageur et ses compagnons à accepter l’hospitalité d’un pro- priétaire de franc-alleu. Il peut manger à sa faim, il s’adonne au plaisir de la dégusta- tion, il loue la qualité des mets et du vin. Un certain ordre dans la succession des plats lui assure une bonne digestion et un éveil normal après l’effet étourdissant du vin. L’autre scène révélatrice se passe à la Sublime Porte. L’abbé joue aux échecs contre le Sultan Mehmet IV. Le secret de sa mission vient d’être dévoilé au lecteur à l’occasion de sa discussion avec le Grand Vizir, Cara-Mustafa, qui précède sa pré- sentation devant le Padishah : d’une manière subtile, De Marenne vient d’inciter à la continuation de la guerre contre les Autrichiens en parlant des préparatifs de guerre des derniers. Maintenant, devant le Padishah, entre deux mouvements des pièces sur l’échiquier, il vise l’intérêt d’affaiblir un ennemi commun et accepte de convenir sur le respect réciproque des zones d’influence. Il glisse aussi une demande de protection pour son guide et compagnon en Moldavie, Alecou Russet, puis il laisse gagner la partie au Sultan. Le lecteur est amené à comprendre que le sort du protégé ne se décidera pas à Istanbul. Il ne sera pas tué par les Turcs, mais le Padishah ne s’engage pas à le pro- téger contre le prince Duca qui le supprimera en Moldavie. Cela rendra les choses plus simples pour le suzérain ottoman qui craint toujours un complot avec les Polon- nais 4 . Par son intervention en faveur de son jeune compagnon enMoldavie, Paul de Marenne assure, dans la narration, l’articulation de l’intrigue politique inter-impé- riale à l’intrigue amoureuse et à l’intrigue de palais en Moldavie. C’est que dans le pays où règne le prince Gheorghe (Georges) Duca – qui convient à l’autorité suzé- raine parce qu’il paie le tribut imposé –, Alecou Russet est une présence embarras- sante : il est le fils du prince régnant prédécesseur, révoqué. Frustré et désireux de vengeance, il fait la conquête de la fille de Duca et entreprend de déjouer les projets demariage conçus par le père de la princesse, par des actions insensées qui lemène- ront à la mort. Mais pendant le voyage de l’abbé français à travers son pays, Alecou s’avère être un compagnon impeccable : prévoyant et responsable. Sans dire qu’il est cultivé et qu’il parle français! En sa compagnie les impressions défavorables sont aténuées. 2. Dans le roman d’Andrić, JeanDaville habite à Travnik, en Bosnie, durant sept an- nées, jusqu’à la chute de Napoléon. Il est chargé d’ouvrir le Consulat Français, de créer et développer les relations commerciales dans cette région ottomane, le donner

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=