AGAPES FRANCOPHONES 2013
Elena GHIŢĂ Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie 112 de l’appui aux autorités d’occupation française en Dalmatie et de se tenir au courant desmouvements de la population non-musulmane (Serbes, Croates) en Serbie et en Bosnie. Les habitants de Travnik trouvent les étrangers suspects. Les autorités ottomanes espèrent que le Français partira bientôt. Les chrétiens voient dans sa présence un signe d’affaiblissement dupouvoir opresseur, mais les orthodoxes auraient vouluun Consul russe, tandis que les catholiques auraient préféré un Autrichien. Un Consul autrichien arrivera, ce sera le colonel Joseph von Mitterer, remplacé en 1811 par le lieutenant-colonel vonPaulich. L’évènement aggravera les difficultés du consul fran- çais, dépaysé, inadapté, effrayé. Daville et von Mitterer « dépensaient leur énergie, perdaient leurs jours et leurs nuits à se harceler réciproquement », « se rendant ainsi la vie difficile l’un à l’autre » (Andrić, 103), hostiles entre eux de par la nature de leurs obligations professionnelles. Andrić souligne ce paradoxe que « s’il y avait dans le monde deux hommes qui auraient pu se comprendre l’un l’autre et se soutenir mutuellement » (103) dans un pays qui leur était également étranger c’étaient juste- ment ces deux consuls qui traversaient la même expérience, sauf qu’ils étaient sou- mis à des obligations similaires au sevice des États en conflit. Parmi les moments révélateurs des difficultés que doit surmonter le consul fran- çais, Andrić se plaît à raconter la fête pour l’anniversaire de l’Empereur, le 15 août, aux frais du consul fraîchement installé qui doit payer lui-même « l’orchestre et la décoration de la salle du bal qu’il devra organiser » (Andrić, 38). L’exportation du faste impérial pour imposer une présence non-souhaitée, pour ne pas dire indési- rable, n’est pas, aux yeux de Daville, une réussité. L’orchestre tzigane composée de deux tambours et d’un fifre, torture de ses grondements et sifflements les oreilles du « pauvre européen exilé dans ces parages ». Les Turcs marquants et les moines ca- tholiques n’honorent pas l’invitation. Les quatorze Juifs accompagnés de leurs épouses ne savent pas chanter des chansons françaises. Au cours des années Daville subit une métamorphose. Il s’assimile petit à petit aux tendances inertiales du lieu. Vers la fin de son séjour « il avait peur dumot écrit, des décisions promptes et claires; toute nouveauté l’effrayait, il craignait les visi- teurs, il craignait les changements, il aspirait à une tranquilité reposante » (412). Son aspect physique enregistre « les traces du climat, des soucis pour sa famille, des innombrables petites affaires duConsulat et surtout du trouble intérieur produit par les derniers évènements en France et dans le monde » (413). Amédée Desfossés (24 ans) traverse cette période tout autrement. Il l’envisage comme une étape de formation. Ouvert, curieux et plein d’espoir, il explore un pays qui fera l’objet d’un livre. Il est intéressé par les tombeaux et les vestiges du passé. Il examine les dépôts géologiques et se réjouit de reconnaître, sous un talus écroulé, les dalles massives de l’ancienne route romaine. À l’encontre de César d’Avenat qui fait partie de cette « poussière humaine [en français dans le texte] éventée entre l’Orient et l’Occident » (293), médiateur suspect ici et là, quoique connaisseur des us et coutumes, Davilles et Desfossés sont limités à leursmissions précises et ils peuvent sauvegarder chacun son identité, intégrité et respectabilité. La condition humaine des personnages et l’étude de leurs comportements sont explicites dans les romans. Pour ce qui est implicite au niveau du récit romanesque – la réalité géopolitique –, nous devons recourir aux synthèses fournies par les histo- riens.
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