AGAPES FRANCOPHONES 2013

L’image du voyageur français dans des pays de l’Est : De Marenne et Daville 115 3. La perspective narrative Pour le lecteur avisé quant aux formes d’expression littéraire, le récit à la troisième personne (impersonnel et voulu objectif) éveille tout de même le soupçon de ca- moufler une expérience personnelle. En effet, les deux écrivains ont traversé, chacun à sa façon, l’expérience des séjours provisoires : Andrić, diplomate lui-même entre les deux guerres, dans plusieurs pays européens ; Sadoveanu, dans des escapades naturistes de contemplation solitaire, de chasse, de pêche, d’entretien avec les gens frustes du terroir qui répondaient à sa curiosité pour le primitif, le primaire, le pri- mordial. La reconversion du sentiment et de la réflexion personnels en récit imper- sonnel nous amène à la question de l’authenticité. De Marenne, Daville, Desfossés, sont-ils des Français authentiques ou des Balkaniques déguisés ? Vu la fréquence de pareils déguisements dans les romans de tous les pays, empruntent-ils les traits des intellos roumains et serbes du XX e siècle ? La réponse est qu’ils sont des Français vraisemblables, rendus familiers. Intéressants et complexes surtout, parce qu’ils suscitent la découverte de soi. 3.1. L’observateur (qui voit ?) DeMarenne constate l’absence de l’espace citadin et des ponts sur les rivières. Il voit des villages pauvres, sans protection contre les incursions de proie entreprises par les groupes ou peuplades d’ethnie diverses et contre les abus des autorités qui con- fisquent les dernières réserves alimentaires des gens pauvres ; des routes imprati- cables sous les intempéries ; des êtres humains et des animaux de traction dans un état déplorable ; des excès dans la consommation du vin. Daville, lui, il se confronte à la méfiance de la population et à l’absence des mé- decins. Il déplore l’état des routes, ce à quoi Desfossés fournit une explication : à Trav- nik, tout le monde est content d’une route mauvaise, les habitants parce que les offi- ciels ottomans ne risquent que rarement de se déplacer dans leurs parages ; les auto- rités parce qu’une bonne route faciliterait « l’influence inamique ». (Andrić, 77–78) C’est toujours à travers le regard de l’Autre que le narrateur valorise certains as- pectsprésentés comme attrayants. Desfossés affirme que dans le peuplemultiethnique et multiconfessionnel superstitieux, arriéré et soumis « au plus rétrograde gouverne- ment dumonde » (130), on peut remarquer des traits de caractère intéressants et des richesses spirituelles. De Marenne jouit du spectacle des collines verdoyantes, des fo- rêts, des sources d’eau claires. Et des dindons rôtis. Il apprend lamétéorologie fondée sur les signes donnés par les oiseaux. Il pense qu’enMoldavie « l’homme est plus près de la nature et de Dieu » (Sadoveanu, I, 14) et il trouve au paysage une « beauté mys- térieuse ». (II, 13) Il admire les jeunes fils de boyards qui l’accueillent avant de faire son entrée dans la ville de résidence du prince : « chevaux et chevaliers, ils semblent être [les uns comme les autres] des animaux de race ». (II, 128) C’est la perspective dunarrateur qui voit l’étranger voir. Il dévoile aussi, non sans ironie, que celui-ci est mis en difficulté : trouver un abri, éviter les brigands, traver- ser une rivière, entretenir des relations sans suspicions, se protéger contre le mau- vais temps, tout cela trouve l’étranger démuni. Le champ de l’action semble plus d’une fois hostile au Français, tandis qu’il est familier pour l’autochtone. Fût-il dép- lorable aux yeux du Français, l’espace d’accueil mobilise les ressources vitales et les habiletés de l’être adapté. C’est la principale différence qui ressort de ce qu’on ap- prend sur la perception réciproque de l’Autre. Et la principale source d’ambiguïté

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=