AGAPES FRANCOPHONES 2013
Elena GHIŢĂ Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie 116 8 Frère du Grand Colbert. 9 Précédemment, dans le premier chapitre, le marquis de Croissy est désigné comme secré- taire aux Affaires Étrangères. 10 Notre traduction. 11 Constantin Ciopraga, Mihail Sadoveanu. Fascinaţia tiparelor originare , Bucureşti, 1981. dans ces œuvres qui, auréolant de prestige l’étranger, civilisé et relativement agréé, expriment le dépassement sans condamner l’enracinement. Un écrivain de notre temps montre ce qui manque aux observateurs étrangers : « l’attachement donné par l’instinct, les habitudes et les souvenirs » (Pamuk, 401). L’auteur d’ Istanbul (nobélisé en 2006) analyse ce qu’on appelle « l’occidentalisa- tion » (au XX e siècle) et son propre sentiment d’appartenance à sa ville natale, sen- timent « équivoque », parce que des sources livresques (mémoires des écrivains français) s’ajoutent à la perception directe. Ce que Pamuk (qui écrit la première per- sonne) dit explicitement en se rapportant à lui-même se trouve encodé dans les ro- mans examinés ici : le regard de / sur l’Autre peut intensifier le sentiment d’appar- tenance, quoiqu’il devienne ambigu ; et il peut susciter la recherche identitaire quand on se soustrait aux tendances exclusivement imitatives. 3.2. Le rédacteur (Qui écrit ?) Il est évident que l’évocation des temps et des lieux dans les deux romans examinés ici doit beaucoup aux chroniques tout comme aux mémoires des voyageurs ou dip- lomates réels. Démêler la part de la ré-écriture de la part d’invention ne fait pas l’ob- jet de notre approche. Notons cependant que dans le chapitre IV de son roman, Sadoveanu insère ces lignes : La relation manuscrite de M. Paul de Marenne, abbé de Juvigny, déposée dans la Bibliothèque Nationale parisienne, contient de longues considérations mo- rales et philosophiques sur ce voyage Vers le grand Turc . Homme de son temps, il ne pouvait pas ne pas y mêler tout le nécessaire pour son profit personnel, [ainsi] il glorifiait l’époque du Roi Soleil et exprimait des louanges à l’adresse de son protecteur, M. Charles Colbert 8 , marquis de Croissy, ministre 9 aux Affaires Étrangères. Tout cela présente pour nous peu d’intérêt. Nous préférons suivre notre voyageur dans des détails à présent étonnants à nos yeux et qui, de son temps, auraient pu paraître ridicules. (Sadoveanu, I, 39–40) 10 Après cette insertion, sans aucune forme de transition, le narrateur reprend l’hi- stoire du voyage commencée dans les chapitres précédents. L’auteur du manuscrit déposé à la Bibliothèque Nationale de Paris – un nom sur une feuille de papier – re- devient un personnage « vivant », curieux du pays où il se trouve. On le voit entouré de plusieurs autres personnages, il pose des questions, il écoute des explications. Il se cache donc un scripteur dans l’actant des péripéties racontées avec de l’hu- mour dans le roman, un mémorialiste. L’enjeu de la ré-écriture serait de convertir ce qui se présente comme ridicule en fait étonnant . Le second scripteur (l’auteur du roman) modifie ainsi la perception de l’Autre. Mais qui est cet autre ? Une invention de l’écrivain, son double, né de la tentation de voyager dans le temps passé ?Un his- torien de notre littérature, bon connaisseur de l’œuvre de Sadoveanu retient seule- ment qu’un Jean Paul Marana traduisait en 1684 dans Acta eruditorum le contenu des lettres rédigées par un observateur, àParis, de l’EmpireOttoman, apparemment d’ethnie valaque (Ciopraga 11 apud Mărăşescu, 2008, 39–40). L’origine de l’avant-
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