AGAPES FRANCOPHONES 2013

L’image du voyageur français dans des pays de l’Est : De Marenne et Daville 117 12 Dictionnaire universel des littératures , (dir.) Béatrice Didier, I : A-F, PUF, 1994. texte est embrouillée et l’identité du premier rédacteur n’est pas repérable. Il reste que le second scripteur imagine que le premier était étonné de ce qu’il voyait et veut faire croire que son étonnement s’accompagnait de l’intérêt de connaître, de bonne volonté et de compréhension. S’il n’exprime pas d’admiration, il ne manifeste pas non plus de mépris. Le rôle de scripteur se retrouve dans la figure de Desfossés du roman d’Andrić. Non seulement qu’il est en train de se documenter pour un futur livre. Ces phrases, prononcées devant son compatriote Daville, portent l’empreinte de l’énoncé écrit. Aucunmystère cette fois-ci quant à l’avant-texte : c’est La vie spirituelle de laBosnie sous les Turcs , thèse soutenue par Ivo Andrić à l’Université de Graz en 1923 (signa- lée par P. Matejević 12 ). 3.3. Le rapprochement Le rôle attribué au Français de passage enMoldavie / en Bosnie est complémentaire par rapport au narrateur, omniscient, celui-ci, en vertu de la co-présence de l’Autre, différent, contrastant. Le Français apparaît aussi comme un alter ego de l’écrivain, un reflet de sa condition d’homme d’esprit et de scripteur, projection de son senti- ment d’être extérieur, étranger en quelque sorte, au monde évoqué. L’impact de l’altérité est atténué grâce à une composante de la construction nar- rative empruntée au roman d’apprentissage : la relation guide-novice (maître – dis- ciple, initiateur – initié) aux rôles, ici, souvent intervertis. Le rôle du guide est distri- bué alternativement à l’homme mûr, conscient de son identité et de sa mission (De Marenne, Daville) ou à son jeune compagnon, audacieux et ouvert (Russet, Des- fossés), médiateur dans la relation avec le milieu d’accueil quand le porte-parole de la puissance de l’Ouest fait figure de novice. Quand ailleurs devient ici , le contact physique à l’environnement familier est temporairement suspendu. Le milieu d’accueil, à son tour, se trouve bouleversé par la présence de l’étranger. Il se crée alors un front de déplacement par rapport à soi des deux côtés. C’est sur ce plan que l’imaginaire devient actif. Le mélange des vi- sions signale le dépassement. Conclusions 1. L’image duFrançais provisoirement présent enMoldavie (province de la future Roumanie) et en Bosnie doit tout autant aux réalités des époques évoquées dans les romans qu’à ce qu’on allait apprendre par la suite dans ces pays sur la France et les Français. Les images des deux communautés également. Elles disent principalement que ces pays existent. Avec leur passé récupéré et réinventé. Raconter est une mo- dalité de s’affirmer. Rendre présent l’Autre, unemanière de se faire reconnaître avec des traits identitaires acceptés ou refusés. 2. Les portraits peints par Sadoveanu et Andrić ne sont pas conventionnels. Ils ap- partiennent à la vaste typologie réaliste et respirent une humanité profonde. Le mes- sager duRoi-Soleil, tout comme le consul et sonaide, envoyés de l’empereurNapoléon I sont des prototypes du diplomate français dans les pays de l’Est et, en tant que pro- duits de la transfiguration artistique, des figures emblématiques pour l’ouverture du Moi envers l’Autre. Ils partagent avec le narrateur et avec d’autres personnages, dans une complémentarité diffuse, l’aventure du voyage, de l’esprit et de l’écrit.

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