AGAPES FRANCOPHONES 2013
Serenela GHIŢEANU Université Pétrole-Gaz de Ploieşti, Roumanie 120 ormais « quelqu’un d’autre » (Nedelcovici 1994, 77) et l’installation de celle-ci et de l’enfant dans la maison de Vlad entraîne toute une série d’événements à caractère symbolique pour le héros moderne et mythique à la fois qu’est Vlad Antohie. Selon Vladimir Jankélévitch, « l’homme, comme une plante, dépérit parfois quand on le transplante dans des conditions climatiques auxquelles l’espèce ne peut s’adapter ; l’homme, quand on le change de place ou de pays, fait l’expérience d’un déchirement cruel » (Jankélévitch 1974, 278). En quittant pour toujours son pays, l’artiste (ou l’intellectuel) deNedelcovici, Vlad, subit une cassure profonde, une con- frontation avec ses propres limites, une découverte de soi inespérée, un voyage dans un labyrinthe hostile. Les épreuves dures de l’exil ne sont pas prédictibles et la ren- contre avec soi-même est doublée de la rencontre avec l’Autre. Le parcours de Vlad Antohie comprend d’abord le désenchantement de l’esprit d’un intellectuel de l’Europe de l’Est, qui découvre que les occidentaux ne le jugent pas digne de faire chez eux le métier qu’il faisait dans son pays natal et qui se font un plaisir de le rabaisser. Le héros entend son exil comme « une épreuve initia- tique »: «Un voyage dans le labyrinthe pour affronter leMinotaure! Unemort et une résurrection requises par le dépassement et l’illumination! » (Nedelcovici 1994, 82–83). Dans une interview, Nedelcovici avoue que pour lui l’exil est « la mort et la résurrection, un révélateur du moi-même (en français dans le texte-n.a.), qui m’a fait découvrir une autre identité, j’ai franchi certaines limites et certains seuils et il m’a fait m’élever à un autre niveaumoral, spirituel et culturel » (Nedelcovici 2007, 554). Pourtant, comme nous allons le démontrer, l’auteur réécrit le roman d’initiation, en changeant des traits essentiels de celui-ci. Dietrich Hach, Don Amprimo, Nae, Cezar et sa femme Jeannine, les « bour- reaux » de Vlad, se retrouvent, après qu’il les quitte, morts dans des conditions sus- pectes et c’est à partir de cemystère que le roman prend un tour métaphysique. Vlad sent qu’il a une liaison avec ces morts. Il se sent participer contre son gré à des in- cidents tragiques, «mêlé à des circonstances troubles. Complice. Sans savoir de quoi ni, surtout, de qui » (Nedelcovici 1994, 104). La source de cette transformation intérieure que Vladnemaîtrise ni ne comprend se trouve au début de son exil, quand sa femme Irena tombe gravement malade et il fait un pacte avec Dieu : si Dieu guérit sa femme, lui, Vlad, ne lui demandera plus jamais rien. Irena guérit et rentre dans son pays natal, laissant Vlad en proie à une scission pour au moins étrange: il vit désormais en dehors de Dieu puisqu’il avait choisi lui-même cela. Le trauma de vivre à l’étranger est donc doublé d’une solitude qu’il s’impose avec la violence des personnages de l’AncienTestament, qui eux aussi, établissaient un dialogue direct avec Dieu. S’il n’est pas rejeté, l’exilé est soumis à l’incompréhension des autres. Les intel- lectuels, ses pairs, le déçoivent car on lui fait publier un article seulement « pour des raisons humanitaires » (Nedelcovici 1994, 133) et Vlad comprend que si dans son propre pays il avait été « un renégat » (Nedelcovici 1994, 191), pours les occidentaux il sera toujours « un métèque » (Nedelcovici 1994, 191). En plus, les gens communs ne sont pas plus compréhensifs. Un veilleur de nuit qui travaille dans un garage, Marcelo, est ahuri devant le choix qu’avait fait Vlad d’émigrer: »T’es cinglé? Com- ment! T’as tout quitté… rien que pour une…pour une idée?! » (Nedelcovici 1994, 97) L’homme de lettres Vlad Antohie devient donc l’homme qui élève et dresse des chiens dangereux et qui fait de temps en temps des incursions dans la forêt auprès de laquelle il vit.
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