AGAPES FRANCOPHONES 2013

Serenela GHIŢEANU Université Pétrole-Gaz de Ploieşti, Roumanie 122 Il y a dans Le Dompteur de loup s des obstacles à surmonter et le récit rejoint ain- si le schéma du conte, dans lequel la lutte entre le Bien et laMal est l’enjeu principal. Il y a aussi des personnages adjuvants (Luc et le chien Big), le héros reçoit des dons (Ana et Alexandru), – des adjuvants et des dons dans le sens donné par Vladimir Propp, dans Morphologie du conte – , mais Vlad sort du cadre d’un possible conte. Il est, d’abord, habité par une force destructrice qui faitmourir autour de lui des gens qui l’avaient fait souffrir, il n’est donc pas le héros pur du récit mythique de l’initiation. Ensuite, nous n’avons pas de preuves de son « illumination ». A la place de celle-ci, nous trouvons lapenséemaléfique qui s’empare deVlad. Elle n’est pasmaîtrisée et elle produit des dégâts considérables. Enfin, la quête de soi et la disparition ambiguë de la fin se substituent à la re-naissance spirituelle du héros de l’initiation. Le pacte de Vlad avec Dieu, fait lors de la maladie d’Irena, représente unmystère que l’auteur ne veut pas dévoiler. Vlad s’impose à ne plus s’adresser à Dieu si sa femme guérit, alors que Dieu ne demande pas de tels sacrifices. Le dogme chrétien comprend la possibilité de prier Dieu même après des crimes si on est vraiment repentant. En d’autres termes, le dialogue avec Dieu est toujours possible tant que l’homme est capable de se rendre humble et de chercher Dieu. Vlad explique à Ana: « Lorsque la vie d’Irena m’a été offerte, j’ai peut-être perdu quelque chose de non moins important… je me suis peut-être rapproché d’autre chose, de quelqu’un d’autre… sans savoir de qui » (Nedelcovici 1994, 104). Cette suggestion conduit la pensée du lecteur à une force opposée à Dieu. Matei avait dit: « Vous avez donné votre âme à quelqu’un sans le nommer et sans le voir et ensuite… elle n’était plus à vous comme elle l’avait été avant » (Nedelcovici 1994, 296) Pourtant, le texte ne donne pas d’indices clairs en faveur de l’idée d’un pacte de type faustique. « Le porte-malheur » (Nedelcovici 1994, 190) dont parle Vlad à son égard est questionné de telle manière que le problème de la liberté se pose mais reste, encore une fois, dans l’ambiguïté : « Comment savoir si le mal involontaire, le porte-malheur, est un incident survenu par hasard dans l’être ou s’il est un vice de destin et de perspective, peut-être la perspective elle-même? » (Nedelcovici 1994, 190) Dans le Prologue, Vlad avoue qu’il sent la compagnie de quelqu’un, sans nous donner aucun détail sur cette présence que le lecteur ne peut situer ainsi ni positive- ment ni négativement: « Soudain, j’ai senti quelqu’un derrière moi. Une présence vivante agrippée à mes épaules! Pas très lourde, mais… elle s’était juchée sur mon dos…un compagnon de route, et cela depuis des années, je n’avais jamais vécu seul » (Nedelcovici 1994, 11). Le texte suggère, par conséquent, l’idée de l’ambivalence de l’âme de Vlad, ambivalence qui serait antérieure au pacte avec Dieu et à l’exil. Cette part obscure de soi se révèle, donc, à la suite de l’exil. Le héros erre entre deux territories, dont aucun n’est vraiment le sien: « Chaque nuit, je repartais là-bas, dans mon lit, dans mon chez-moi; chaque matin, je me réveillais ici et jemontais le plateau dans ta chambre » (Nedelcovici 1994, 154). Vlad vit dans un entre-deux qui est non seulement représenté par son pays natal et le pays d’adoption, mais aussi dans deux temps différents, le passé et le présent. Dans ce sens, Vladimir Jankélévitch remarque le fait que « le nostalgique est enmême temps ici et là-bas, ni ici ni là, présent et absent, deux fois présent et deux fois absent (…), l’exilé a ainsi une double vie et sa deuxième vie, qui fut un jour la première… est comme inscrite en surimpression sur la grosse vie banale et tumultueuse de l’action quotidienne.. » (Jankélévitch 1974, 281).

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