AGAPES FRANCOPHONES 2013

L’ exil dans Le Dompteur de Loups de Bujor Nedelcovici 123 Le passé est désormais une sorte de rêve, c’est la maison de Valenii, un bonheur figé et parfait. Il essaie de le reconstruire, avec Ana, dans la ferme suisse. D’autres Roumains exilés s’installent dans la ferme de Vlad, de Luc, son ami, et d’Ana, dans la tentative de créer une communauté protégée car formée de co-nationaux. Pour- tant, sesmembres sont trop divers et, l’un après l’autre, ils partent presque tous pour trouver chacun sonpropre chemin ailleurs. Leur cohabitation est une prevue de l’im- possibilité de reconstruire son pays dans un autre, étranger. Restent quelques gestes très symboliques comme la construction d’une petite église orthodoxe par Ioachim. Elle avait été précédeée par le discours hamlétien de Daniel qui, d’ailleurs, meurt après avoir constaté l’échec de son intégration. D’autre part, Matei et Ilinca, deux paysans de Transylvanie, resteront à la ferme de Vlad et d’Ana et leur enfant est baptisé par Ana. Ana est elle aussi une exilée qui voyage à travers l’Europe et se retrouve égale- ment dans une quête et découverte de soi. Le début de son exil, qui est décrit à la première personne, nous apprend les sensations physiologiques vécues par celui qui quitte son pays pour toujours: il a froid quand les autres n’en ont pas, il a des cauche- mars où son corps est coupé « à la scie » (Nedelcovici 1994, 21), il a la démarche lourde: « …chaque pas est pénible, j’ai l’impression d’émerger d’une eau noire qui a failli m’engloutir » (Nedelcovici 1994, 26), il est angoissé: « J’ai sans arrêt l’impres- sion que je doisme défendre contre je ne sais quellemenace » (Nedelcovici 1994, 34) et surtout il a peur de la folie : « Le danger: devenir son propre ennemi, ne plus pou- voir s’accepter, se supporter, ne plus pouvoir attendre.. » (Nedelcovici 1994, 26–27). Avant de retrouver Vlad, lorsqu’on lui offre un travail dur, Ana n’est pas débordée par la fatigue autant que par l’indifférence des autres, elle se sent « un machin qui remue, une araignée sur un carreau » (Nedelcovici 1994, 36). Elle aussi, Ana, doit parcourir un trajet d’endurance afin de voir son rêve accompli, c’est-à-dire revoir Vlad : « ….jusqu’où faut-il plonger dans le mal et dans la souffrance pour acquérir la force et la volonté de survivre? » (Nedelcovici 1994, 39). Le premier signe de sa liberté est la capacité de rire mais il est ombragé par la conscience de sa situation d’exilée: « l’amertume…pourquoi dois-je toujours revenir àma condition de prison- nier là-bas et d’étranger aliéné ici? » (Nedelcovici 1994, 52–53) Dès qu’elle retrouve Vlad, Ana veut construire sa vie autour de lui, dans l’isole- ment de la ferme suisse. Elle donne à Vlad l’envie de vivre comme avant, dans son pays: « J’ai parfois l’impression de reprendre la vie à zéro, d’être à nouveau à Vale- nii... » (Nedelcovici 1994, 174). La terrematernelle est, selon Jankélévitch, « une es- pèce de géographie pathétique, une topographie mystique dont la seule toponymie, par sa force évocatrice, met déjà en branle le travail de la réminiscence et de l’ima- gination » (Jankélévitch 1974, 277). Mais le retour est impossible; en plus, Vlad sent qu’il a « un devoir à accomplir » (Nedelcovici 1994, 145) envers Ana et Alex. Il priera, peut-être, pour la guérison de son fils, car ses moments de silence, presque de transe à côté de son fils, la nuit, sont tout aussi mystérieux que sa disparition, à la fin. Vlad, qui dit de lui–même: « Je porte l’ambivalence en moi comme un destin » (Nedelcovici 1994, 191), possède également la capacité d’apprivoiser les loups de la forêt. L’épisode de Brisant, trouvé par le héros quand celui-ci était petit, élevé puis relâché, à l’âge adulte, dans la forêt, est significatif en ce sens. Brisant est en fait le double de Vlad. Dans lesmentalités collectives, la figure du loup est vue comme tout aussi ambivalente que…Vlad! Le loup représente « l’idée d’une forcemal contenue » (Chevalier /Gheerbrant 1969, 582) mais il est aussi « le symbole de la lumière, so-

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