AGAPES FRANCOPHONES 2013
Serenela GHIŢEANU Université Pétrole-Gaz de Ploieşti, Roumanie 124 laire, héros guerrier, ancêtre mythique » (idem, 582). Dans la littérature moderne, le loup apparaît nettement comme le double de l’homme marqué par la solitude et par un destin tragique, chez les poètes romantiques comme Alfred de Vigny, ou chez un romancier du XX e siècle comme Herman Hesse. Cet imaginaire de légende, avec un chien, Big, comme adjuvant, « guide de l’homme » (idem, 239) – et un loup, Brisant, comme double, est renforcé surtout par l’espace de la forêt. Vlad s’isole près de Genève pour fuir la ville, la civilisation mo- derne, au profit de ce lieu de la forêt, lieu hautement symbolique.La forêt est « un lieu chargé de sens » (Carlier 1998, 39), elle exprime « la part obscure dumoi, où les angoisses et les délires se combattent » (Carlier 1998, 39), elle est aussi le lieu où « se produisent les métamorphoses » (Carlier 1998, 39), où « surgit ce qui ailleurs ne saurait advenir » (Carlier 1998,39). Si Vlad fait des incursions, seul, dans cet es- pace, c’est d’abord pour se rencontrer avec le plus profond de soi-même. Ensuite, il faut dire que la forêt représente aussi dans lesmentalités collectives « un sanctuaire à l’état de nature » (Chevalier /Gheerbrant 1969, 455). Enfin, la forêt représente « une puissante manifestation de la vie » (idem: 455), car l’arbre est « le symbole des rapports qui s’établissent entre la Terre et le Ciel » (idem, 62). A la place d’un Dieu perdu (par sa seule volonté d’ailleurs), le héros y retrouve peut-être non seule- ment un lieu de repos mais aussi un lieu de culte. Ana est un « don » pour Vlad, mais celui-ci lui offre à son tour la clef pour un type de connaissance insoupçonnée jusque là. Il dit à celle-ci: « Il faudrait que tu con- naisses la forêt. Oui, la forêt profonde! …Lorsque tu en reviendras, tu auras tes bons anges, tes anges gardiens… » (Nedelcovici 1994, 78–79). Plus tard, la femme recon- naîtra la capacité de la forêt d’aider à mieux se connaître soi-même: « ... la forêt en- veloppe, protègé, aide à se replier sur soi, elle est réflexive et méditative » (Nedel- covici 1994, 274) et surtout ses vertus de guide spirituel: « ... la forêt nous a peut-être appris à contempler les colonnes des cathédrales la tête levée vers Dieu, et ses fron- daisons furent les premieres voûtes des églises construites plus tard en pierre pour qu’à leur abri nous puissions prier, nous recueillir, faire notre salut, retrouver le re- pos, la paix, la sérénité… » (Nedelcovici 1994,114) Vlad avoue à Ana que, dans son exil, il s’est senti « vivant » (Nedelcovici 1994, 75) la première fois dans la forêt. Le monde de la forêt est pour lui un espace édénique – « la fraîcheur des matinées des printemps... » (Nedelcovici 1994, 75), mais aussi magique, féerique –« des sorcières et des fées, des lutins et autres farfadets qui dansent dans les clairières… Oui, je les ai vus! » (Nedelcovici 1994, 75). La forêt peuple de ses créatures belles, réelles ou fantasques, l’esprit mélancolique de l’exilé qui, pour survivre, doit connaître l’épreuve d’un oubli forcé de son passé. Le pays d’origine se révèle, en revanche, comme une terre qu’il est souhaitable d’oublier si l’on veut avoir une chance de survie. Quand Ana lui demande comment a été le jour de son départ de Roumanie, Vlad dit entendre encore une voix qui exigeait de lui qu’il déchire les objets qui pourraient le retenir encore sur place: « J’ai déchiré beau- coup de papiers, de letters, de documents, des dizaines, des centaines…comme on le fait avant de mourir, ou… » (Nedelcovici 1994, 76). Le texte mélange les suggestions de la spiritualité judéo-chretienne avec des cro- yances païennes. Si Ioachim se demande si Vlad « n’a pas châssé le chrétien qui était en lui, pour ne garder que le païen » (Nedelcovici 1994, 212), Ilinca et Ana procèdent à des désenvoûtements qui sont issus des croyances anciennes, lorsqu’on voulait sauver l’âme de quelqu’un. A l’insu de Vlad, elles vont à la rivière avec l’une des
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