AGAPES FRANCOPHONES 2013
Salah Stétié: Le voyage comme l’art de « passer outre » 131 loin d’isoler un détail, il le rattache à la Totalité, car c’est la même pensée qui struc- ture l’espace par effet de miroir : Culture et civilisation se présentent dès lors comme un microcosme, projection à l’échelle de l’univers de la communauté humaine distincte, irréductible à toute autre communauté, forme et fond confondus, langue et panoplies déployées, communauté libre des autres articulations et langages, et jouant magnifique- ment sa partie au sein de ce que nous appelons, faute demieux, l’ordre cosmique […] Kyôto c’est le Japon comme le Japon c’est Kyôto, – c’est là l’évidence. ( TO , 330) Donc violence d’un côté et calme d’un autre ; le caractère opposé de la ville est sur- monté : elle préserve les noms historiques qu’elle a connus, mais le nom Kyôto si- gnifiant « Ville de la sérénité et de la Paix », est révélateur de son calme éternel qui est un écho du calme cosmique, originel. Stétié insiste sur le dialogue avec le cosmos, voilà ce qui ressort de la signification des directions. Le caractère sacré du dehors retentit dans l’espace du dedans ; toute frontière se dissout dans la paix inspirée par l’espace. C’est l’art de créer en soi le vide, l’invisible. Tout espace est riche des deux aspects : visible et invisible. Les « bouquets d’invisible » ( Kyôto , 34) tiennent à la spiritualité millénaire qui se ressent de la nature. Se dégage l’extase du site laquelle se répercute sur l’âme du vo- yageur. L’extase n’est autre que « l’âme de la ville » (34). L’interrogation nous assure du mystère de toute connaissance authentique, elle illustre le champ discret du lan- gage où les mots se font muets ; ce langage, pour rappeler les termes de Chopra (125), est un « vide quantique » inhérent à « la réalité dans sa totalité », permettant une interconnexion entre le Sujet, l’Objet et le cosmos. La nature est racine du monde : les eaux agréablement agencées avec la verdure exhalent le caractère in- temporel de l’espace. Les versants du réel sont régis par des principes binaires : le collectif et l’indivi- duel, la durée comme la vie et lamort, le provisoire et l’éternel, le positif et le négatif. Pour Stétié : « La vie est en perpétuelle genèse de son contraire, c’est-à-dire, aussi bien, de ces mêmes images qu’elle enfante non pour l’exprimer mythiquement, si pourtant elles le font, mais pour seulement se poursuivre et, ce faisant, mourir. Les images retiennent ce double reflet qui les suscite. » ( Ur en poésie 20) Le temporel et l’éternel se prolongent dans une même structure d’horizon. Pour mieux voir l’espace, il le perçoit en perspective ( Kyôto 34) : la richesse d’autres villes comme Rome, Séville, le Caire et Saint-Pétersbourg, villes d’Occident et villes d’Orient, retentit dans la conscience contemplative. L’espace réel n’est pas clos, mais il est perçu par la médiation d’autres espaces sous l’effet du regard global. Les jardins de Kyôto : miroir du Tout Pour Stétié ( Le nibbio 216), c’est aux intellectuels et particulièrement aux poètes qu’incombe la responsabilité de consentir à la diversité et à la différence : « non pas en diviseurs – ce sont par définition des instaurateurs d’unités –, mais en unifica- teurs à qui, au sein justement de l’unité retrouvée, il appartient de dire la prodi- gieuse nuance séparée. » Les identités sont irréductibles. La différence est une expérience des limites entre lesquelles Stétié ( Ur en poésie 27) était toute sa vie durant un ambassadeur infati- gable, cherchant le rapport mouvant entre les contraires pour les élever au niveau
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