AGAPES FRANCOPHONES 2013
Salah Stétié: Le voyage comme l’art de « passer outre » 133 ciale, mais le féminin est source de chaleur humaine. Le féminin est l’espace où sont liés l’originel et le phénoménal. Nicolescu (136) explique que l’étymologie grecque « poïen » c’est « la conciliation des contraires, la réunification de la masculinité et de la féminité du monde ». Comment concilier le désir de découvrir l’altérité et le désir de préserver sa Diffé- rence ? Segalen a résolu cette question dans son Esthétique duDivers . Stétié, lui, con- struit une passerelle entre le versant lumineux et le versant obscur de Kyôto, ville-pays énigmatique. Il revient parfois sur la dualité Yin-Yang qui structure l’univers. Poète de l’obscur, il ne cesse de le répéter - archer aveugle - il déclare accorder peu d’attention, à titre d’exemple, à l’art vestimentaire des Japonais. S’il dénonce le masculin, il énonce par contre le féminin comme principe d’écriture et comme pré- férence. Ne reconnaît-on pas une civilisation que sur les visages de ses jeunes filles, écrit Michaux ? Attiré par les femmes japonaises en kimono, Stétié montre sa préfé- rence plutôt pour le kimono féminin. La femme aime le motif floral, le végétal étant emblème de la civilisation japonaise : Les kimonos – je parle de ceux des femmes, si souvent présents dans les repré- sentations picturales – sont décorés, pour les plus beaux d’entre eux, de motifs, fleurs et oiseaux, et faits de couleurs correspondants aux saisons : civilisation “naturelle” et végétale que celle du Japon, cela a souvent été dit dans ce livre […] ne souhaitant pasm’arrêter sur le kimonomasculin, désormais porté le plus sou- vent à la maison, dans l’intimité familiale ou amicale. ( Kyôto 249) Comment nier cette préférence alors qu’elle est le lieu de l’obscur et de l’énigma- tique ? Les marqueurs du féminin sont prégnants dans leur chatoiement ; le voya- geur propulse le principe féminin comme source d’exotisme et de réenchantement : « Cette ville s’est imposée à moi comme un diamant.» ( Kyôto 162) La femme est source de poésie, la subtilité étant inhérente à sa nature : « […] c’est aussi une ville de sang et de désir, et la beauté, cette si grave immanence, fait du désir le fondmême de sa rayonnante présence.» ( TO , 331) Le fait de garder des réserves d’énigme à l’égard de la ville motive le désir de dé- couverte. La poétique de la distance se dégage du récit : « Il ne faut pas abuser d’une ville, ni l’épuiser. » ( TO , 272) Tout comme dans une relation amoureuse, la distance attise les sentiments chaleureux. Les religions révélées et les philosophies ont longtemps considéré le rôle primor- dial de la femme. N’est-elle pas le centre dumonde ? Le récit de voyage Kyôto a pour centre, non pas la ville même, ni le Japon, mais le Mystère qui est cette zone d’in- connaissance illuminée. La ville est réduite à un signe. Le signe n’est-il pas le lan- gage dumystère ? Ainsi donc pouvons-nous affirmer que le voyage de Stétié, non pas à Kyôto, mais plutôt vers Kyôto, est un départ vers le Centre Point. Nous préférons la préposition vers en ce qu’elle est une approximation, manière de tourner autour de l’Objet, sans pouvoir l’atteindre, puisqu’irrésistible à la connaissance. Le silence, langage de la simplicité, est langage du mystère. Il invite à une trans- formation du discours sur l’étranger. Le voyage est motivé par des questionnements transréels. Les points d’interrogation surgissent là où le silence chatoie. Ainsi sa ré- flexion sur le charme : « Mais le charme, le charme, qui le dira ? » ( TO , 36). Un peu plus loin, il s’interroge sur la rareté des récits sur cette ville : Pourquoi si peu de livres sur Kyôto, pourquoi autour de la pure cité silencieuse une telle conspiration du silence ? C’est sans doute qu’il est difficile avec des
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