AGAPES FRANCOPHONES 2013
Homo viator, homo comitator, homo fabulator ou sur le voyage chez Marguerite de Navarre 153 9 Homo fabulator peut être l’auteur même ou bien le narrateur du texte, qui peut être in- venté par l’auteur. 10 Il y a d’autres moyens linguistiques par l’intermédiaire desquels l’auteur modalise son dis- cours : les temps verbaux couvrant le champ lexical de l’incertitude tel le présomptif et / ou le champ lexical du passé dans le passé, tel le plus que parfait ou le passé antérieur, etc. Ils sont vérifiables dans le roman moderne dans la plupart des cas. 3.3. La fonction auctoriale ou gestuelle . Crayonner le personnage d’une anec- dote c’est l’introduire dans l’horizon d’attente du lecteur. Le narrateur (ici les dix personnages inventés par leur auteure, Marguerite de Navarre: Parlamente et Hir- can, Longarine, Ennasuite et Simontaut, Dagoucin, Géburon, Nomerfide et Saffre- dent, Mme Oisille) use de maintes modalités par l’entremise desquelles il fait ap- porter ses protagonistes à la connaissance de l’auditeur manifeste, devenu, par pub- lication, lecteur virtuel. Toute analyse chronotopique repose sur un schéma des gestes indiquant le temps et l’espace qui conditionnent le devenir psychologique des personnages-narrateurs : c’est une vie entre parenthèses, où s’estompent les ob- stacles de la hiérarchie. On devine dès lors la valeur symbolique dupont en construc- tion et l’on conçoit mieux la mélancolie qu’éveille chez certains devisants l’achève- ment prochain des travaux. Ce jeu durant, les dix font semblant d’etre des auctores , des homines fabulatores , des créateurs créés dont les chronotopes remplissent la fonction auctoriale. Nous allons détailler cette fonction en bas, mais avant cela nous insérons ici la remarque qu’un tel procédé sera repris – sous la forme d’une carte, par exemple – par le romanmoderne du XX e siècle. À la fin du roman Absalom, Ab- salom! l’écrivain américainWilliamFaulkner insère une carte d’une contrée imagi- naire, Yoknapataupha, dont il est question dans le roman, afin de souligner l’illusion du réel. C’est un terroir imaginaire et imagé, donc mis en image sous la forme d’un plan. Nous croyons que l’intention de l’auteur de mettre en images les lieux de la diégèse, donc le monde fictif du roman; grosso modo c’est l’illustration du chrono- tope. L’auteur choisit, par un geste délibéré, un certain moment de l’axe temporel et, par un autre geste, toujours délibéré, un certain lieu de l’axe spatiale de la dié- gèse. Mutatis mutandis , tout narrateur – soit inventé, soit réel – procède à un tri temporo-spatial qu’il assume et en construit unmonde à son bon gré. La mise est de faire passer cet univers fictif pour vrai et, à ce but, il emploie maints procédés. Donc l’auteur-narrateur, par cette entreprise, est un homo fabulator . Qu’est-ce qu’il fait homo fabulator 9 ? Il modalise son discours par : a) des moyens linguistiques ; b) des moyens narratifs ; c) desmoyens spatio-temporels. Marguerite deNavarre laisse des traces indélébiles de sa subjectivité qui sont plus ou moins cachées dans son texte, plus oumoinsmanifestes dans son texte et, finalement, plus oumoinsmasqués dans son texte ; volens nolens elle modalise son discours par : h des moyens linguistiques 10 : les déictiques ou les liaisons anaphoriques, comme dans le texte suivant qui est un commentaire sur la trente-sixième nouvelle de la quatrième journée : Je ne veux pas, mesdames, pour cela louer la conscience du Président, mais oui, bienmontrer la légèreté d’une femme et la grande patience et prudence d’un homme […]. « Si toutes celles, dit Parlamente, qui ont aimé leurs valets étaient contraintes à manger de telles salades, j’en connais qui n’aimeraient point tant leurs jardins comme elles font, mais en arracheraient les herbes pour éviter celle qui rend l’honneur à la lignée par lamort d’une follemère. »Hircan, qui devinait
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