AGAPES FRANCOPHONES 2013

Veronica NTOUMOS Université Paris-Sorbonne/Université libre de Bruxelles NRS 160 1 Le concept de « subalternité » a été élaboré par le courant historiographique indien des Subalternes Studies , un collectif fondé en 1982 par l’historien Ranajit Guha. Il s’agissait pour ce groupe de rétablir le peuple subalterne comme sujet de sa propre histoire et donc de ren- verser leur position marginale par rapport à l’histoire des élites. Quels sont dès lors les moments historiques évoqués dans la fiction ? Comment sont-ils traités ? Quel est le point de vue de l’auteur par rapport à ces évènements ? L’histoire sera revisitée non plus sous la plume du colonisateur mais sous le regard du colonisé. Il s’agira premièrement de replacer l’auteur et sonœuvre dans leur con- texte. Ensuite, à travers une esthétique du regard échappant au prisme du colonisa- teur, seront étudiés lesmoments historiques présentés dans l’œuvre de manière ex- plicite ou implicite. Finalement, cette analyse nous permettra de cerner la construc- tion mosaïque de l’histoire francophone asiatique par une dialectique singulière entre histoire et fiction. Le cadre Née au Vietnam d’une mère vietnamienne et d’un père français, KimLefèvre s’exile en France à l’âge de vingt ans afin d’échapper au climat belliqueux de son pays. Elle retrace dans sonœuvre sa vie en Indochine à la veille de la seconde guerremondiale. Sa situation de femme métisse dans un Vietnam conservateur est évoquée sur toile de fond historique. Comme elle le souligne dans une interview accordée à l’Assem- blée parlementaire de la francophonie(APF), sonmétissage est le fruit d’une relation non égalitaire entre un colon et une colonisée, entre un dominant et une dominée. L’angle d’approche de Kim Lefèvre essentiellement idéologique se réclamant de la théorie postcoloniale pose le problème de ces littératures de façon spécifique. La tension bipolaire entre culture dominante et culture dominée, que ce roman institue comme centre de réflexion, fige un véritable essentialisme de ladifférence : les oppo- sitions binaires dominant/ dominé, métropole/colonie, femme/homme, marge/ centre sont déterminées par un rapport de pouvoir cristallisant l’incommensurabilité de l’un des termes par rapport à l’autre. Du fait de cette opposition radicale, les cultures francophones et vietnamiennes placées en vis-à-vis tendent à être présen- tées comme deux entités fondamentalement homogènes et leur altérité est absolu- tisée en une confrontation schématique et abstraite entre deux groupes culturels : d’un côté, l’Occident, les Lumières, la rationalité et la domination, et de l’autre l’Orient, la pensée dominante et la subalternité 1 . Dès lors son œuvre et la grande majorité des œuvres francophones d’Asie du Sud-Est sont lues et analysées presque exclusivement en termes de stratégies d’écriture (stratégie de résistance, de rejet, etc.), ce qui revient en fait à décrypter, à l’aide d’une grille de lecture postcoloniale surdéterminée, les indices témoignant de l’expérience coloniale dans les œuvres, gommant ainsi les spécificités de cette littérature. Or notre étude vise à mettre en évidence ce qui donne un caractère singulier à Métisse blanche : l’entrecroisement entre fiction et histoire. Quant à la langue française, la langue d’écriture de l’auteur, elle représente l’en- seignement et l’éduction et symbolise cet ascenseur social qui lui a permis d’échap- per aux exclusions et de se frayer un chemin entre les deux cultures. Dans une société hiérarchisée et dure aux femmes qui ne tolère ni l’écart sexuel ni le métissage, Kim Lefèvre a du surmonter ce triple rejet d’être née fille, métisse et bâtarde, à la confluence de plusieurs cultures, au milieu de la guerre coloniale et

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