AGAPES FRANCOPHONES 2013
Voyage temporel en terre asiatique francophone : Regards croisés entre littérature et histoire 161 des combats fratricides. Ainsi écrit-elle : « Tout en moi heurtait mes proches : mon physique de métisse, mon caractère imprévu, difficile à comprendre si peu vietna- mien en un mot. On mettait tout ce qui était mauvais en moi sur le compte du sang français qui circulait dans mes veines ». (Lefèvre 11) En marge de sa famille, de son village, de la société vietnamienne, Kim Lefèvre s’est construit une identité singu- lière dévoilée au sein de cette fiction. Le récit se mêle au témoignage dévoilant l’histoire d’un Vietnam évoquée par une mémoire personnelle d’où surgit une his- toire francophone, neuve au regard occidental, où les évènements sont revisités par l’expérience quotidienne. Ce voyage historique vietnamien auquel nous convie Kim Lefèvre se distingue radicalement des images complaisantes de l’époque coloniale chères à la littérature d’avant-guerre. Cette histoire francophone asiatique n’est pas non plus figée dans la langue de bois des dogmatismes idéologiques oudes clichés tiers-mondistes. C’est une histoire authentique, peu connue du lecteur occidental capable d’évoquer cette francophonie d’Asie du Sud-Est de dedans et du dehors. Avant de remonter dans ce passé historique, nous nous devons de mesurer les enjeux de l’histoire dans l’histoire, ou pour paraphraser Aragon des mentirs vrais que sont les romans. Comment se dit, se raconte l’histoire dans Métisse blanche ? L’histoire dans la fiction Les héritages douloureux et complexes du passé colonial font de l’histoire vietna- mienne un enjeu politiquemajeur. Àbien des égards, la colonisation a consisté dans l’annexion forcée de l’espace sud asiatique et de temporalités, dotées d’une identité et d’une cohérence propres, au fil d’une histoire occidentale conçue comme linéaire, dominée par l’idéologie du Progrès et fidèlement soutenue par une organisation centralisée de l’espace. Cette annexion a d’abord été discursive avant de se concré- tiser dans les prises de possession politiques : une des premières visées des discours européens a été de situer les Vietnamiens dans le déroulement de leur propre his- toire. La distance géographique et culturelle s’est trouvée ainsi systématiquement traduite dans les termes d’une distance historique. Cette approche a eu deux effets majeurs : la négation du dynamisme historique propre à cette société, et par voie de conséquence, la négation d’une pensée vietnamienne historique. Comment celui qui est sans histoire pourrait-il se penser dans le temps ? Réhabiliter l’idée d’une historicité de la société vietnamienne invite aussi à re- connaître que les Vietnamiens ont une conscience historique propre. Métisse blanche s’inscrit résolument dans un contexte géographique, sociologique et histo- rique asiatique, volontiers réaliste et produit ainsi un discours sur sa société et son histoire. Si l’on adopte le point de vue de G. Lukàcs (2000, 34) qui associe la naissance du roman historique en Europe à l’émergence d’une conscience historique de masse consécutive à laRévolution française et aux bouleversements politiques du début du XIX e siècle, le souci de Kim Lefèvre de figurer l’histoire s’impose comme une évi- dence. Bien des facteurs ont contribué à aviver sa conscience historique: les boule- versements liés aux processus coloniaux, la fin d’un régime dictatorial, l’émergence d’une conscience politique et culturelle collective hantée par la menace d’une dé- perdition socioculturelle et le sentiment d’une accélération du temps provoquée par
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