AGAPES FRANCOPHONES 2013
Veronica NTOUMOS Université Paris-Sorbonne/Université libre de Bruxelles NRS 164 Visages du passé Les figures de l’histoire dans Métisse blanche peuvent être qualifiées de réalistes au sens où elles s’appuient sur des codes topographiques, sociologiques et historiques, tels que les a décrits R. Barthes(Barthes 1982,81–90) qui produisent un effet de réel et permettent d’inscrire l’intrigue dans le cadre d’un imaginaire historique commun, de rattacher la trajectoire individuelle de personnages fictifs à la grande histoire collective. Cependant, dans certains passages, l’histoire est figurée sous la forme d’un procès plus que sous la forme d’un cadre et de codes : elle est alors appréhendée sous l’angle du devenir qui affecte les personnages et les sociétés. Dans ce cas, les codes réalistes peuvent être absents. Néanmoins, le passé fictif renvoie encore à une représentation de l’histoire, ne serait-ce que dupoint de vue des dynamiques individuelles et collec- tives qu’il contribue à dessiner. Dans certains cas, le passé fictif n’est que furtive- ment évoqué, mais sans être directement représenté, il sature le présent des per- sonnages. Il faut préciser ici que la notion d’histoire est comprise dans un sens très large : il s’agit aussi bien de l’histoire de périodes éloignées et étendues dans le temps que d’une histoire du temps présent à la manière de Balzac. Ce qui définit l’histoire ici, c’est moins la situation du cadre et des événements dans le passé que la signification collective, sociale et politique qui leur est attribuée. On peut dès lors se demander comment fonctionne ces codes socio-historiques. Il faut noter que certains passages du roman font le choix d’un code historique explicite, emprunté à une histoire officielle, alors que d’autres s’appuient sur un code historique implicite, qui s’appuie davantage sur la mémoire d’un groupe. Références implicites Les références à l’histoire peuvent être implicites, dans la mesure où le code utilisé n’apparaît pas immédiatement comme historique. Ainsi, dans le passage où la nar- ratrice décrit ses difficultés à utiliser la fourchette, signe de la colonisation française : Jem’appliquais à découper la pièce de viande-jamais très tendre au Vietnam-en évitant de faire crisser le couteau sur l’assiette. J’apprenais à manger la bouche fermée, sans bruit, même quand il s’agissait d’un morceau de carotte crue. En un mot, j’apprenais à manger sans en avoir l’air, comme si la nourriture était le moindre de mes soucis, comme si j’étais un être abstrait, sans estomac et sans salive. La gorge nouée, j’évoquais le repas vietnamien, quand se nourrir était un plaisir et non un code. (TO 34) Cette description du repas relève de l’insertion des habitudes françaises auxquelles se trouve confrontée la narratrice lors d’un séjour chez sa grande tante. La présence française est évoquée à travers cette description venant souligner la distance entre la classe bourgeoise vietnamienne influencée par les codes sociaux français et les Vietnamiens de la campagne dont fait partie lanarratrice. Des détails vestimentaires décrits par la narratrice dont celui du port du chignon pour les femmes sont des in- dices, pour une communauté qui connait ces différences de codes vestimentaires, que la mère de la narratrice venait du Sud. Comme l’a analysé R. Barthes, l’identification de la dimension historique d’élé- ments textuels s’appuie sur l’utilisation d’un code partagé par l’auteur et le lecteur,
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