AGAPES FRANCOPHONES 2013
Voyage temporel en terre asiatique francophone : Regards croisés entre littérature et histoire 165 qui fonctionne comme un renvoi à un discours, un stéréotype ou « à une culture an- térieure ou ambiante ». (Barthes 1985,300) L’utilisation d’un code reconnu et parta- gé insère du sens et entre dans la construction du dispositif que constitue le texte. Seul un lecteur averti et ayant des connaissances sociales et historiques pourra saisir l’importance du chignon des femmes qui distingue les femmes du Nord et du Sud Vietnam. L’utilisation d’un code reconnu et partagé insère donc du sens et entre dans la construction du dispositif que constitue le texte. L’enjeu historique est identifié par le lecteur à partir d’un code historique qui reste assez vague. Les références impli- cites au passé sont identifiables au sein d’une même communauté culturelle. Le passé n’est donc pas convoqué de manière explicite par un regard historien surplombant, il est implicitement contenu dans les objets et les personnages qui or- ganisent l’espace et balisent le récit. Ce contenu ne peut être identifié comme histo- rique que par un public qui partage déjà ces référents socioculturels. L’intérêt de cette stratégie de référence oblique à l’histoire est qu’il ne détache pas le regard de son objet : le passé historique est évoqué du point de vue de ceux qui l’ont vécu et non par un historien détaché de ce passé. Il s’agit de reconstituer par le biais de la fiction le point de vue des acteurs de ce passé, de cerner leurs motifs et leurs affects. La fiction se positionne en marge du discours historique, en se débarrassant de tout souci chronologique au profit d’une perception subjective et qualitative des événe- ments et processus historiques vécus par le groupe. Recourir à des références dif- fuses permet à la fois de se focaliser sur les aspects subjectifs et vécus de ce passé et de leur conférer une exemplarité. Références explicites L’histoire mise en scène dans certains autres passages abonde de références réelles très localisées. Ainsi, relatant les récits de son oncle sur la vie de son grand-père, la narratrice évoque la prise duNord Vietnampar les villageois du sud qui n’hésitaient pas à torturer les habitants du nord: Dans les moments où il [son oncle] se sentait bien, il nous racontait les procès publics qui s’étaient déroulés dans son village duNord, commentmon grand-père et sa seconde épouse furent livrés à la vengeance populaire. On les avait ligotés, puis abandonnés sans eau ni nourriture dans la cour de leur propre maison. Pen- dant plusieurs journées ils avaient subi les accusations et les insultes des villageois. Épuisé par la faim, la soif et les coups, il supplia qu’on mît fin à ses jours. On accéda à sa prière : il fut pendu devant une foule véhémente. (TO, 151) À travers le regard singulier de la narratrice, nous découvrons les conflits opposants le Sud et le Nord du Vietnam. Le cadre historique vient perturber le récit cadre de l’histoire personnelle de la narratrice. Les codes historiques sont également présentés en filigrane d’un contexte social. Ainsi, la narratrice, en se référant aux conséquences de l’indépendance proclamée en 1945 àHanoi parHô Chi Minh, évoque les ressentiments des Vietnamiens contre les Français nés des humiliations passées : On évoquait en public la situation des tireurs de pousse-pousse sans forces, por- tant jusqu’à l’épuisement des colons trois fois plus gras qu’eux et recevant des coups de pieds en guise de salaire. […] les salles de cinéma avec leur triple en-
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