AGAPES FRANCOPHONES 2013
Veronica NTOUMOS Université Paris-Sorbonne/Université libre de Bruxelles NRS 166 3 Nom désignant le centre de l’Indochine sous protectorat français de 1883 à 1945. trée : celle des colons, celle des Annamites opportunistes, enfin celle du peuple colonisé où l’on était bousculé et maltraité. On se remémorait avec colère le re- cueillement obligatoire devant le drapeau tricolore, au son de La Marseillaise qu’on devait écouter au garde-à-vous à l’ouverture de chaque film. (TO, 277) L’incursion de la colonie française est ici évoquée par son impact sur les loisirs des Vietnamiens. La présence française avait ainsi ségrégué la population dans les salles de cinéma : en haut de la hiérarchie sociale se trouvait les colons, après les habitants d’Annam 3 qui soutenaient le protectorat français, et ensuite, le peuple vietnamien. La vie des Vietnamiens était ponctuée de rituels français venant souligner qu’avant d’êtreVietnamiens ils étaient sous tutelle française et devaient suivre demanièremi- nutieuse les rituels à la française. La présence française semarque également dans l’imposition de la religion catho- lique. À son arrivée à l’orphelinat, la narratrice témoigne de cette découverte de la croix du Christ n’appartenant pas à sa culture: « Je n’avais jamais rien vu de sem- blable. L’aspect de l’homme, la tête hérissée d’épines et penchée sur sa poitrine comme s’il était mort m’effrayait. Je me demandais quel crime il avait commis pour qu’on le punisse de la sorte. » (TO, 51) Élevée dans la religion bouddhique, elle découvre avec un regard extérieur un ensemble de symboles de la culture française. Confluence du narrateur et de l’auteur Auteur et narrateur, Kim Lefèvre explore cette double position inhérente à toute écriture d’un passé individuel, inévitablement remâché, interprété, inventé, comme en informe un nombre d’autobiographies récentes. Cette double position signale également un désir de s’extérioriser de cette fiction personnelle tout en en signifiant la nécessité ; mais surtout, intégrée à un contexte historique, à un passé vietnamien collectif , elle signale la fragilité de l’écriture globale d’une histoire partagée, de son uniformisation et sa collectivisation , ainsi que les dangers d’une interprétation du passé. Kim Lefèvre interroge implicitement le rapport de la fiction à l’histoire : si le roman sait témoigner de la complexité des évènements humains de façon explicite ou implicite, la fictionnalisation du drame collectif a ses dangers. Elle ne fait pas qu’apporter de l’eau au moulin du devenir individuel : plus périlleusement, elle mystifie le drame, l’horreur, elle héroïse, glorifie, fabrique une illusionde réalité , elle détourne vers la fable les ruptures de l’histoire et du monde. C’est le bavar- dage ,dénoncé par Adorno dans le discours post-Shoa, contre lequel s’insurge Kim Lefèvre en ne laissant dans Métisse blanche aucune place à la simplification de l’his- toire, potentiellement contrainte à la fois par l’idéologie collective et par lamystifica- tion individuelle. L’écriture de Kim Lefèvre, sans pathos, sans généralisation, sans direction laisse libre cours à l’expression de l’Histoire. Voyage historique, errance littéraire Plus que l’exotisme et les traits singuliers d’une époque, c’est donc le processus historique et son impact social, politique, économique et culturel qui est l’objet de toutes les attentions. C’est pourquoi la perspective adoptée dans ce roman est rare-
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