AGAPES FRANCOPHONES 2013

L’Albanie selon les voyageurs français du XIX e siècle 193 Tout voyageur érudit qui s’est intéressé aux caractéristiques physiques des Albanais, fait une différence entre les Albanais du Nord (Guègues) et ceux du Sud (Tosques). Les albanais duNord ont des traits plus rustiques, fiers et négligents : « Les Guègues sont regardés comme les plus sauvages habitants de l’Albanie. Enfants belliqueux du Caucase, une structure athlétique, des yeux noirs, un nez régulier, les dents fortes et courtes, une barbe épaisse un luxe de vigueur et de santé. » (Chopin 1856, 114) Contrairement, les Tosques ont des traits moins grossiers, ont un regard plus doux, sont grands et agiles. Ils tombent vite sous une autorité quelconque, sont moins libres, mais plus riches (115). Comparé aux Tosques, les Guègues sont plus vaillants. IbrahimManzour Efendi, qui resta pendant dix ans à côté d’Ali Pacha les définit ainsi : Les Guègues sont les plus braves d’entre les albanais et fournissent d’aussi bons cavaliers que d’excellents fantassins, tandis que les autres albanais ne servent bien qu’à pied. Les individus de cette tribu sont très cruels et féroces, mais sus- ceptibles d’une espèce d’honneur. (1827, 14) Mœurs et coutumes Chez les montagnards du Nord de l’Albanie les voyageurs français découvrent cer- taines qualités qu’ils ne retrouvent pas dans le reste de la population. Ainsi la parole donnée (la Bessa) les attire particulièrement. C’est l’époque où les Albanais, comme la plupart des peuples des Balkans, vivaient dans des conditions généralement patriarcales et tribales où dominaient l’analphabétisme et l’ignorance. Mais dans de telles conditions ce peuple conservait fièrement, des us et coutumes, des vertus et des vices, telle laBessa, comme vertu. Or dans cette organisation tribalo-patriarcale, en absence d’un Etat de loi, ces coutumes jouaient un rôle important dans la défense de l’individu et de la société de l’époque. Elle faisait partie intégrale de la morale. Pour Hyacinthe Hecquard : « la parole donnée est sacrée pour les montagnard qui mourraient plutôt de la violer » (1858, 334). Il est à noter que la plupart des voyageurs ont préféré les visites au Nord de l’Al- banie parce que, dans ces contrées lointaines et difficiles à rejoindre, on remarquait une organisation sociale hors du commun et très primitive, qu’Elisée Reclus, dans La Nouvelle géographie universelle (1890) définit ainsi : C’est dans l’Albanie septentrionale, parmi les populations indépendantes, qu’il faut aller pour voir encore un état social qui rappelle le Moyen Age. Dès qu’on a passé la Mat, au nord de Tirana, on s’aperçoit du changement. Tous les hommes sont armés ; le berger, le laboureur lui-même ont la carabine sur l’é- paule; les femmes et jusqu’aux enfants ont le pistolet à la ceinture : chacun a dans sa main la vie d’un autre homme et la défense de la sienne propre. Les familles, les clans, les tribus, ont leur organisation militaire toujours complète : qu’on les appelle au combat, tous sont debout, prêts à la bataille. Souvent les fusils partent d’eux- mêmes. (19) Au contraire dans l’Albanie centrale et celle du sud la plupart des us et coutumes étaient revoulues ou en voie de disparition. La vendetta aussi avait perdu son carac- tère traditionnel. C’est cette évidence qu’essaie de mettre en avant aussi Guillaume Lejean dans son Voyage en Albanie et enMonténégro (1858) : « les Tosques se sont soumis à la Porte, alors que toutes les tribus du nord profitent d’une sorte d’auto- nomie factice et juridique ». (19)

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