AGAPES FRANCOPHONES 2013
Fatos RAMA Université de Lorraine, France 194 Or, en parlant des Guègues qu’il voit partout armés, Boué souligne qu’ils sont obligés de se protéger de leurs nombreux ennemis qui occupent leurs pays : « Nous voyons chez les Albanais des gens vigoureux et tant qu’existera la loi du sang et tant qu’ils seront sous une odieuse occupation, ils resteront armés » (1854, 21). Dans le Nord de l’Albanie, le Kanun , ce droit coutumier, gérait tous les aspects de la vie sociale : la famille, le travail, la propriété, les crimes, honneur, etc. Les spectacles autour de la Gjakmarrja , forme ritualisée de la vendetta – un meurtre doit être vengé par la mort d’un homme de la famille du coupable –, étaient des scènes qui amenaient ces voyageurs dans des temps très lointains, dans le souvenir homérique, dans les vieux rites francs ou germaniques, avec « le cercle de sang ». Une loi qui était encore vivante dans ces montagnes à chaque fois qu’on négociait la reprise de sang. La pacification entre deux familles en « sang » était un spectacle digne des grands tragédiens comme Sophocle ou Euripide. Le témoin Cyprien Robert, historien et linguiste, dans son œuvre Les Slaves de la Turquie(1844) , écrivait : Les traités entre phars se concluent par l’intermédiaire des pliaks ou vieillards ; ils s’assemblent d’ordinaire au nombre de douze ou de vingt-quatre, et se ran- geant, assis en cercle, sur un monticule, ils forment ce qu’on appelle le krveno kolo (la ronde du sang), présidée par le papas du phar qui demande vengeance. Les cloches du village sonnent, les femmes arrivent dans leurs plus riches atours, des prières solennelles sont récitées devant l’église pavoisée de drapeau. Douze mères du phar offenseur, tenant au sein leurs nourrissons, gémissent proster- nées aux pieds de l’offensé. Pendant ce temps, les juges du kola débattent la krvina, prix du sang. Toutes les blessures, tous lesmorts sont minutieusement comptés et taxés à un prix qui rappelle les amendes pour meurtre du vieux code germanique et franc, et les premières lois russes dites pravda russkaïa. Il faut en- fin que l’offenseur paraisse, ayant suspendue au cou l’arme de l’offense ; il se traîne sur les genoux jusqu’au papas, qui lui ôte cette arme et la jette au loin ; les parents de l’offensé s’en saisissent et la brisent. Le chef de la famille trépigne, pleure, regarde le ciel, et à l’offenseur suppliant qui embrasse ses genoux il ré- pond : Mon âme n’est pas prête. Quand il est enfin résigné à pardonner, il relève son rival en fondant en larmes, le presse sur son sein, et va se jeter avec lui dans les bras du papas réconciliateur. Une paix éternelle est jurée par les deux phars, qui deviennent d’autant plus amis, disent-ils leur sang s’est mêlé ». (138) Dans cette période la vendetta était considérée, comme dans laGrèce antique, comme un acte moral majeur. Ainsi ce phénomène social archaïque s’imposait comme une évidence. Il était ancré au plus profond des us et des coutumes. Celui qui ne se ven- geait pas, était considéré comme un moins que rien, et vite déclassé et non respecté. Par contre celui qui suivait à la lettre ce devoir sacré, faisait l’honneur de sa famille : Comme j’essayais un jour de faire comprendre à un Mirdite combien ces meurtres accomplis froidement, sans risques, presque toujours par trahison étaient chose honteuse en d’autres pays, il me répondit : « Le Mirdite aime à entendre sa chanson », c’est-à-dire, que s’il risquait sa vie, il n’aurait peut-être pas la chance d’échapper à son adversaire et d’entendre parler de l’acte de bra- voure qu’il a commis et des circonstances dans lesquelles il a recouvré sa sang- lante créance. Parfois même un chant est composé en son honneur. Celui qui a repris un sang est un brave (Degrand 1901, 160).
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